"Ce ne doit pas être la réforme socio-économique, ou la réforme institutionnelle: il faut faire les deux"
Rudi Provoost, le président du Voka, la fédération patronale flamande, appelle les négociateurs fédéraux et bruxellois à former un gouvernement au plus vite.

- Publié le 07-01-2025 à 06h39
- Mis à jour le 07-01-2025 à 10h26

Bart De Wever n'avait pas tourné autour du pot, il y a quelques années, en estimant que le Voka, puissant réseau d'entreprises flamand, était "le vrai patron de la N-VA". Inutile de dire, dès lors, que les recommandations de Rudi Provoost, président du Voka, sont écoutées d'une oreille attentive par le futur Premier ministre, mais aussi de ses collègues négociateurs des autres partis. La Libre l'a rencontré.
Le Roi a dit attendre "une percée significative" dans les négociations pour former un gouvernement fédéral. Sept mois après les élections, est-il urgent d'aboutir ?
Évidemment que c'est urgent ! Le gouvernement flamand et son homologue wallon sont déjà en fonction. Il est nécessaire qu'on ait maintenant un gouvernement fédéral, afin de guider le pays sur les bons rails. Il faut trouver 25 milliards d'euros pour se conformer aux attentes de l'Europe. Cela représente 5 milliards par an. Or, nous avons déjà perdu 6 mois, ce qui signifie une perte de 2,5 milliards d'euros. Avoir un gouvernement est également urgent, car le pays se trouve dans un état lamentable. L'Europe est de plus en plus sous pression dans le jeu de pouvoir entre les États-Unis et la Chine. Et la Belgique, en tant que petit pays, est plus vulnérable que jamais. Il faut former maintenant un gouvernement fédéral qui n'esquive pas ses responsabilités, baisse la pression fiscale, et protège notre État-providence.
Comment jugez-vous la situation économique des entreprises ?
Il y a un besoin urgent d'une intervention, de réformes. Il n'y aura pas de place pour le travail à moitié fait ni pour la médiocrité. Notre industrie traverse sa crise la plus grave depuis des années, qui affecte les grandes entreprises énergivores, mais aussi de nombreuses PME dépendantes du secteur industriel. Le mal est profond et généralisé. Nos entreprises souffrent d'un gigantesque handicap de compétitivité. La situation de nos entreprises, en Flandre, est de plus en plus mauvaise. Nous sommes très inquiets.
À quoi l'attribuez-vous ?
C'est lié au niveau des salaires belges et au coût de l'énergie. À ces handicaps s'ajoutent une demande en baisse, une pression réglementaire exorbitante, et des charges trop élevées. Cela affecte non seulement notre compétitivité, mais aussi la rentabilité de nos entreprises. La Belgique va perdre des parts de marché, et c'est déjà en cours. Des restructurations seront inévitables, et des investissements cruciaux sont réduits ou reportés. De nombreux indicateurs économiques sont au rouge, et sur trop de plans, nous faisons partie des derniers de la classe européenne. Ce n'est rien de moins que notre prospérité qui est en jeu. Pour les négociations fédérales, janvier sera sans aucun doute le tournant décisif : il faut prendre en main sans attendre tous les défis qui s'ouvrent devant nous. C'est maintenant ou jamais (NdlR : il répète et insiste).
Vous vous attendez à ce que ce gouvernement revienne sur l'indexation automatique des salaires, qui est une spécificité belge ?
On doit oser avoir cette discussion autour de la table des négociations. L'intérêt de l'indexation automatique des salaires n'est pas discutable apparement, car cela constitue un moteur en termes de pouvoir d'achat. Mais ce qui est plus important encore, c'est de retrouver de la compétitivité et de l'attractivité pour nos entreprises. L'indexation automatique des salaires, en janvier, tournera autour de 3,5 %. Certaines entreprises ne peuvent simplement pas y faire face ! C'est aussi un énorme désavantage concurrentiel. Ce modèle n'est pas tenable. Une des solutions à apporter à cela, c'est d'agir sur le timing de l'indexation, en phasant les hausses. Mais aussi de fixer un plafond à l'indexation des salaires. Malheureusement, les syndicats ne sont pour l'instant pas prêts à en discuter.
Le gouvernement fédéral devrait faire 5 milliards d'euros d'économies supplémentaires par an, disiez-vous. Où faut-il aller les chercher ?
Le poids des dépenses publiques dépasse 50 % du PIB en Belgique… Pour en revenir à 2 % de déficit budgétaire, comme le réclame l'Europe, le gouvernement doit trouver 16 milliards d'euros. Ces 16 milliards d'euros doivent selon nous être trouvés en diminuant les dépenses. Via la limitation des allocations de chômage dans le temps. Via la réforme des pensions. En prenant des mesures sévères pour remettre les dépenses publiques à un niveau acceptable.
Et quelles réformes politiques faut-il mener, selon vous, au-delà des économies ?
Il faut assainir, mais aussi investir. Les moyens pour investir ne peuvent certainement pas venir d'une augmentation des impôts, qui sont déjà chez nous les plus hauts d'Europe. Si l'État veut augmenter ses revenus, la manière la plus rapide de le faire, sans changer le système fiscal, c'est d'activer les milliards qui dorment sur les comptes épargne. Il ne faut pas taxer le capital, il faut l'activer. Et favoriser ceux qui prennent des risques, investissent pour favoriser la digitalisation de l'économie, la transition vers une économie durable, etc. On pourrait par exemple en revenir à l'esprit de ce qui a été fait avec la loi Cooreman-De Clercq, au milieu des années 80, sous le gouvernement Maertens (NdlR : les achats d'actions pour un montant de 1 000 euros maximum par an pouvaient être déduits des revenus imposables).
Une réforme de l'État reste-t-elle toujours une priorité pour vous ? Cela ne semble pas être au cœur des négociations fédérales…
Vu la gravité de la situation, la réforme fiscale et socio-économique est une priorité. Mais réformer l'État reste aussi une priorité, car elle est nécessaire. Ce n'est pas soit la réforme socio-économique, soit la discussion communautaire et la réforme institutionnelle. Ce doit être les deux ! Ce nouveau gouvernement doit travailler avec un plan de travail pour arriver en cours de législature à une solution institutionnelle. L'idéal serait de former des gouvernements miroirs entre les niveaux de pouvoirs, avec les mêmes partis impliqués au niveau régional et fédéral. Les compétences devraient aussi être bicéphales, avec un ministre flamand et francophone pour chaque compétence au niveau fédéral. Car les situations en Wallonie et en Flandre sont très différentes. Le marché du travail en Flandre est confronté à une pénurie de main-d'œuvre. Laissons la Flandre mener sa propre politique sur le marché du travail, augmenter sa flexibilité, mais aussi gérer ses propres soins de santé. Il faut aller plus loin dans la responsabilisation des Régions, qui doivent pouvoir disposer de leurs propres leviers d'action.