Ces astuces pour réconcilier l'élève avec l'école
La psy Emmanuelle Piquet propose des outils ludiques pour réconcilier l'élève et l'école primaire. L'enfant, dit-elle, doit être responsabilisé avant douze ans. Idéalement, "il faut même lui donner la possibilité de se planter". Entretien.

- Publié le 06-01-2020 à 18h01
- Mis à jour le 07-01-2020 à 08h54

La psy Emmanuelle Piquet propose des outils ludiques pour réconcilier l'élève et l'école primaire. L'enfant, dit-elle, doit être responsabilisé avant douze ans. Idéalement, "il faut même lui donner la possibilité de se planter". Entretien.
L'heure de la reprise a sonné dans les classes. Pour beaucoup d'élèves, les vacances de Noël ont coïncidé avec le premier bulletin… voire, pour certains, avec le(s) premier(s) échec(s), source de stress et de tensions dans les familles. Au moment des bonnes résolutions de rentrée, Je combats ce qui m'empêche d'apprendre, le dernier livre d'Emmanuelle Piquet (1), dédramatise la situation.
La spécialiste de la gestion des souffrances scolaires est ancienne directrice des ressources humaines. Elle a tout plaqué pour plonger dans le mystère des relations entre les gens. Psychopraticienne, Emmanuelle Piquet a fondé en France les centres Chagrin scolaire qui proposent des formations, des conférences et des consultations autour de ce thème. Son truc : la thérapie brève. Dans ses ouvrages (dont Je me défends du harcèlement), elle offre des tactiques originales et des outils, tirés de son expérience et faciles à utiliser par tout le monde. Cette fois, la cible de sa baguette magique est la souffrance liée aux difficultés scolaires.
"A tous les magnifiques enseignants que j'ai eu la chance de croiser sur la planète de l'apaisement des souffrances en milieu scolaire" : la dédicace donne le ton de l'ouvrage. "C'est un livre de combat", lit-on en couverture. Mais, associant parents et enseignants, il est bourré de bienveillance !
Votre titre parle de ce qui empêche d'apprendre. Vous pensez donc qu'à la base, chaque élève a envie de s'instruire?
À la base, certainement oui : les enfants ont envie de faire plaisir à leurs parents et à leurs enseignants. Parfois, c'est vrai, l'envie de faire tourner ceux-ci en bourrique sera encore plus forte que cette première envie-là. Mais cela arrivera plus tard, plutôt chez les adolescents. Et puis il y a les cas où, pour diverses raisons, les élèves ont renoncé. D'où l'importance d'agir rapidement.
Les obstacles à l'apprentissage peuvent être extérieurs (une situation difficile à la maison, violente à l'école ou l'inverse). Mais ici, vous visez plutôt des obstacles intérieurs.
Prenons le cas de Lila. À huit ans, en classe, elle a tendance à monter sans le vouloir dans un ascenseur qui l'emporte au 17000e étage, comme d'autres ont tout le temps envie de bouger, ont peur d'être interrogés oralement, sont allergiques aux devoirs ou sûrs d'être nuls. Quand on ne sait pas comment résoudre un problème, on se demande si ce n'est pas une maladie, un trouble reconnu, pour lequel il y aurait donc un médicament. Avant de suivre la piste médicale, mieux vaut réfléchir à la manière dont la situation peut être considérée sous un autre angle, et à ce qui peut être mis en place de façon positive. On va donc travailler sur les relations interpersonnelles et avec soi-même.
Pour terrasser ce qui empêche d'apprendre, vous conseillez trois outils: la loupe magique, le boomerang stratégique et l'elixir de courage. Quelle est la recette?
L'idée est de commencer par observer ce qui a été mis en place sans succès (avec la loupe). Avec Lila, par exemple, c'était une multitude d'injonctions de se concentrer qui n'ont rien résolu. Ensuite, on va se demander comment on pourrait faire l'inverse (c'est le boomerang). Pour Lila, en collaboration avec son institutrice, il s'agit de l'autoriser à rêver, mais à un moment précis où cela ne prête pas à conséquence. Enfin, dans un certain nombre de cas, il sera nécessaire de trouver quelque chose qui va aider à affronter la situation (c'est l'elixir de courage).
Comme tout cela a l'air simple... Les neuf histoires que vous racontez sont-elles réelles? Et, surtout, la situation s'est-elle arrangée pour les petits élèves?
Tout est fait pour qu'on ne puisse pas reconnaître les personnes mais il s'agit bien de sept cas réels dans lesquels j'espère que les lecteurs pourront se retrouver. Avec mon équipe, nous recevons environ 600 enfants par an. Et oui, dans 80 % des cas les choses évoluent bien. Cette méthode est basée sur la thérapie brève et stratégique de l'École de Palo Alto. Le principe central est de retrousser ses manches et d'agir. Vous dites que ça a l'air simple. Les outils le sont, c'est vrai, mais regarder un problème en face n'a jamais rien de facile…
D'après votre expérience, un échec à cette période de l'année doit-elle inquiéter les parents?
Plus que l'échec, c'est la souffrance associée qui doit inquiéter. Je pense qu'il faut donner à l'enfant la possibilité de se planter. Il n'y a rien de grave, au contraire. Mieux vaut que l'enfant se plante avant douze ans qu'à vingt. Beaucoup trop de jeunes qui ont été portés à bout de bras par des parents très inquiets ratent lamentablement leur première année post-bac. Le problème, c'est qu'ils ne sont pas assez musclés. Ils ont puisé dans les ressources de leurs parents, pas dans les leures. Bref, il faut que l'enfant se prenne deux ou trois portes pour comprendre…
Mais l'enfant ne souffre-t-il pas de rater, lui aussi ?
En primaire, c'est certain si. Après douze ans, moins. À l'époque où l'ado rebelle s'exprime de façon un peu véhémente, l'échec peut même devenir un critère de popularité. C'est bien pourquoi il faut en profiter quand l'enfant est plus jeune pour le responsabiliser, lui apprendre qu'il doit avant tout compter sur lui-même.
Pour ne pas trop en faire, ne risque-t-on pas d'en faire trop peu? L'enfant pourrait-il se sentir abandonné?
Responsabiliser n'est pas abandonner, non. C'est dire à son enfant : "Je suis là si tu as besoin de moi, mais c'est à toi de jouer." Lâcher le contrôle sur son enfant n'est pas simple. Mais c'est très important. Je constate d'ailleurs que les parents qui ont décidé de responsabiliser leur enfant retrouvent une meilleure relation avec lui. On voit également que ce système convient généralement bien à l'enfant aussi. Là où ça coince parfois, en revanche, c'est avec d'autres adultes. Pour cette maman qui se retrouve avec d'autres parents d'élèves qui lui disent : "Tu as vu, ce devoir qu'ils ont reçu en math ?", "Heu… Nnnon…", la culpabilité n'est pas très loin. Et c'est encore pire, bien sûr, quand l'enfant est en difficulté.
Que conseillez-vous, en cette rentrée, aux parents dont l'enfant est en difficulté?
Je leur conseille de dire à l'enfant : "Je comprends combien c'est difficile pour toi, vu tes derniers résultats. Je t'assure que je serai toujours là pour toi mais je ne peux pas faire les choses à ta place. Ce ne serait pas te rendre service de te traiter, ainsi, comme un bébé. Donc, soit tu ne fais pas tes devoirs et tu en assumeras les conséquences, soit tu travailles seul et tu risques, peut-être, l'une ou l'autre mauvaise note au début (mais au moins ce seront les tiennes), soit tu demandes de l'aide." J'indiquerais même une période précise, par exemple de 18h à 18h30, pour que les devoirs n'envahissent pas les soirées complètes. La responsabilisation est la seule façon de remobiliser un élève.
Et à l'élève, que diriez-vous?
Je lui dirais : "Tu vas devenir quelqu'un de super, ne t'inquiète pas. Fonce !"
--->(1) "Je combats ce qui m'empêche d'apprendre", Emmanuelle Piquet (illustré par Lisa Mandel), éd. Albin Michel Jeunesse, 2019, 141 pages, 10 euros.