"On s'inspire tous de la Commune de Paris" : à l'ULB, les occupants du P1 résistent à l'ultimatum de la rectrice
Des étudiants qui bloquent le bâtiment P1 à l'ULB ont accepté de répondre à nos questions.

- Publié le 06-11-2026 à 15h35
- Mis à jour le 06-11-2026 à 16h41

Malgré l'ultimatum fixé par la rectrice Annemie Schaus, l'occupation du bâtiment P1 de l'ULB, l'Université Libre de Bruxelles, se poursuit ce vendredi. On a voulu leur donner la parole, pour se justifier. Sur place, ce vendredi matin, plusieurs étudiants défendent une expérience d'autogestion qui dépasse, selon eux, les revendications traditionnelles.
Entre méfiance envers l'institution, critiques des médias et dégradations, ils assument une démarche qui ne fait pas l'unanimité. La rectrice de l'Université leur avait donné jusqu'à jeudi soir pour quitter les lieux et les remettre en état, en échange de la mise à disposition d'un autre local. Mais elle n'a visiblement pas été entendue par ces étudiants, dont une petite dizaine se réunissait autour d'un brasero ce vendredi matin.
Ces derniers défendent la poursuite du mouvement et ce, malgré les critiques. L'un d'eux accepte de témoigner, mais sous couvert d'anonymat. Il insiste : ses propos ne représentent pas nécessairement l'ensemble du collectif. "Il y a des points communs, ça ne veut pas dire qu'ils sont partagés par tous."
"La Commune de Paris, oui, c'est quelque chose dont on s'inspire tous ici. C'est assez consensuel"
Mais pourquoi est-il si difficile d'obtenir une liste claire de leurs revendications, même si une lettre envoyée à la rectrice nous est parvenue ? On leur demande s'ils comprennent que cela peut brouiller le sens du message.
"Notre initiative n'était pas de convaincre l'opinion publique. Notre acte est revendicatif surtout en interne. La prise de bâtiment, c'est une revendication en soi", lance-t-il.
Au-delà de la contestation de la hausse du minerval (bien qu'ils reconnaissent qu'il y ait des paliers par revenus mis en place et même une bourse spéciale mise en place par l'ULB pour ceux qui n'entrent pas dans les conditions, mais "pas assez transparente" selon eux), de la précarité de certains étudiants ou du fonctionnement de l'université, les occupants entendent proposer une "autre manière de vivre ensemble".
"On propose des services gratuits, et même de la nourriture quand on en a assez", lance l'étudiant.
"On nous apprend à avoir un esprit critique (...). Quand on le met en pratique, on nous réprime"
Parmi les services ? Des formations aux premiers soins, des projections, des débats sur la justice transformative ou encore des ateliers consacrés à l'hygiène numérique. "On nous apprend à avoir un esprit critique, mais on ne va jamais nous pousser à le pratiquer. Quand on le met en pratique, on nous réprime", regrette-t-il.
Le manque de transparence de l'institution revient également dans son discours, lorsqu'on leur parle des pas faits par l'ULB envers l'ensemble des étudiants. L'étudiant dénonce notamment l'opacité entourant certaines décisions de l'ULB et même le financement de recherches susceptibles de contribuer à l'industrie militaire.
Une menace d'expulsion vécue comme une répression
Quant à la main tendue par la rectrice, qui propose un local et avait affirmé entendre les revendications, elle ne convainc guère. "La rectrice est prête au dialogue, mais ne veut pas concéder quoi que ce soit."
La perspective d'une intervention policière est déjà vécue comme "une forme de répression", même si aucune évacuation n'a encore eu lieu et que les agents de sécurité présents sur place sont, et ce, depuis plusieurs jours, d'un calme à toute épreuve, de ce qu'on a constaté à plusieurs reprises.

Selon l'étudiant, certains des participants craignent désormais des conséquences sur la suite de leur cursus universitaire. La fréquentation du bâtiment serait quant à elle fluctuante : "Il y a énormément de gens qui passent dans la journée. Je pense que ça dépend des jours, mais on peut dépasser la centaine." Les personnes qui dorment sur place changeraient régulièrement. "Mais il fait assez froid en ce moment", lâche l'une des étudiantes présentes. Il faut dire que le bâtiment est en partie en "préfabriqué" et n'est pas des plus modernes au niveau de l'isolation.
La Commune de Paris comme inspiration ?
On leur demande s'ils s'inspirent de la Commune de Paris, symbole très fort des mouvements de gauche radicale. "La Commune de Paris, oui, c'est quelque chose dont on s'inspire tous ici. C'est assez consensuel", lâche-t-il.
"Mais personne ne nous a appris à créer un mouvement social. On nous en parle, mais on ne nous apprend pas à agir, donc, bien sûr, il y a des endroits où ça pétouille", reconnaît-il.
Quid des étudiants empêchés de travailler ?
Au-delà de leurs idées, comprennent-ils que le blocage impacte l'université, les professeurs et d'autres étudiants ? "Qu'ils viennent, qu'ils discutent ! Pour l'instant, il n'y en a aucun qui est venu pour débattre", réplique le représentant.
À ses yeux, l'université pourrait réorganiser les enseignements ailleurs : "C'est un travail logistique. Mais moi, je crois que c'est juste une question de bonne volonté."
Le rapport à la presse reste, lui aussi, très délicat, alors que certains représentants refusent tout commentaire avec les médias, parfois de manière relativement virulente dans les paroles. "Nous, on accepte le côté critique, et on n'est pas du tout fermés à ça. Au contraire. Certains ont pu se tromper effectivement. On assume les erreurs qui ont pu être faites…", avance-t-il.
Des tags assumés, mais qui paiera ?
Reste l'épineuse question des dégradations. Les coûts de la précédente occupation, en 2024, avaient été estimés entre 500 000 et 700 000 euros. Cette fois encore, de nombreux tags recouvrent les murs du bâtiment, mais sans dégradations structurelles. Les autorités auraient prévenu de la présence d'amiante dans le bâtiment, ce qui, dans tous les cas, force à éviter des casses de murs ou autres, sans leur prêter cette intention.

"Personnellement, je ne me désolidarise pas de ça, parce que je comprends aussi les gens qui taguent, ce sont des revendications… mais je ne partage pas forcément cette façon de faire."
Et concernant la facture ? "Ils vont remettre ça sur notre dos", rétorque-t-il directement, avant d'affirmer que les dégâts seront sûrement "remboursés par l'assurance." Une prise en charge qui reste toutefois à confirmer.
Et maintenant ?
Malgré l'ultimatum, aucune issue claire ne semble se dessiner. Le principal interlocuteur conserve néanmoins une ambition pour la suite, qu'il présente comme strictement personnelle. "Mon rêve par rapport à cet espace, ce serait que, même si on continue à avoir cours dedans, il y ait une trace de ce mouvement social", lance-t-il. "Ce mouvement se distingue parce qu'il accepte l'erreur. C'est une expérience", renchérit-il.
Contactée, l'ULB "ne souhaite toujours pas faire de commentaires" pour le moment.
"Ce mouvement se distingue parce qu'il accepte l'erreur. C'est une expérience."
Reste à savoir combien de temps cette expérience se prolongera, alors que l'échéance fixée par la rectrice est désormais dépassée. Et que les conséquences concrètes seront à établir, aussi bien sur la poursuite des cours, les dégradations, et les revendications…
"Ils ont enlevé les barricades"
Côté étudiants qui ne sont pas dans le mouvement, on nous signale que la situation risque de durer. "Vous savez quelles mesures ont été prises pour les déloger ?", a demandé l'un d'eux à la sécurité.
"À part l'ultimatum, non. Maintenant ils vont appeler la police mais le temps de les sortir et de remettre le bâtiment à neuf, tu n'auras pas tes cours avant l'année prochaine", lui a répondu l'un d'eux.
"Ce n'est pas normal qu'une rectrice laisse faire"
Rappelons que l'un des professeurs de langues avait envoyé un mail il y a quelques jours redoutant cette situation pour la bonne tenue des cours jusqu'à la fin du quadrimestre, soit de l'année donc. Et "c'est sans parler du personnel qui n'a plus de bureau", entend-on. "Ils ont enlevé les barricades ceci dit ! Pour dire que ce n'est formellement pas occupé mais encombré", nous glisse un membre du personnel, qui, lui, ne soutient pas le mouvement et s'en exaspère. "Ce n'est pas normal qu'une rectrice laisse faire. Des étudiants n'ont pas cours…", regrette-t-il, laissant également entendre que la réponse "faible" est un encouragement à ce que ce genre de blocage se reproduise prochainement.
"Il n'y a pas assez de moyens ? Mais les frais de remises en état, ça sera encore moins de moyens. On se fiche de qui. L'assurance ne paie pas quand il y a négligence avérée", termine-t-il.