Agressions sexuelles : comment les témoignages sur les réseaux sociaux peuvent bousiller une enquête judiciaire
Quand des noms de suspects sont jetés en pâture, c'est une catastrophe pour la justice. L'affaire des viols dans les bars étudiants du cimetière d'Ixelles en est un exemple.

- Publié le 06-12-2024 à 06h33
- Mis à jour le 06-12-2024 à 08h10

Après les accusations d'agressions sexuelles visant deux bars du quartier du cimetière d'Ixelles, le mouvement #BalanceTonBar a lancé un appel aux témoignages sur Instagram. En moins d'un mois, en octobre 2021, des centaines de jeunes filles ont déposé leurs histoires sur le réseau social - au-delà des établissements bruxellois sous les feux de la rampe. Elles y évoquent des attouchements, des cas de GHB (la drogue du viol, indétectable dans le sang et les urines après douze heures), des violences conjugales, des viols…
Des récits anonymes et donc invérifiables. Impossible de faire la part des choses entre des vécus, terribles, et des histoires vraisemblables mais fausses. Comment détecter un faux profil ? Comment débusquer une éventuelle vengeance (d'une ex, d'un employé licencié…) ? Ou les histoires créées de toutes pièces, mais en toute bonne foi, par des personnes en grande fragilité ?
Des noms jetés en pâture
Pour les victimes de violences sexuelles, déposer plainte* reste difficile. La honte, le sentiment d'être "un peu responsables" de ce qui leur est arrivé et la peur de ne pas être crues compliquent la démarche. Sans compter qu'en l'absence de preuves, les dossiers sont classés sans suite. Sur les réseaux sociaux, elles peuvent se libérer du fardeau. Incognito.
Mais pour la justice, c'est une catastrophe. À l'époque, le parquet de Bruxelles avait tiré le signal d'alarme. Ces témoignages sur le web polluaient l'enquête en direct. Comment récolter des preuves quand des noms sont jetés en pâture ?
Mardi, devant la 54e chambre correctionnelle qui jugeait un barman poursuivi pour deux viols commis au cours de l'été 2021, la substitute a remis les points sur les "i". En Belgique, la procédure est inquisitoire (et pas accusatoire, comme dans les séries Netflix) et les suspects bénéficient de la présomption d'innocence. La recherche de la vérité doit se faire de manière secrète. Pas pour cacher des choses, "mais pour être efficace et assurer la sérénité des débats", insiste-t-elle.
Des indices compromettants risquent de disparaître
Les policiers doivent recueillir des indices avant d'interroger l'auteur présumé. Si son identité est divulguée (sur Tik-Tok, Instagram ou dans la presse) dans l'intervalle, il y a des risques que des indices compromettants disparaissent: des vêtements portés le jour des faits "introuvables", des SMS effacés du téléphone, un ordi ou un appartement soigneusement "nettoyé"…
En octobre 2021, la rumeur propagée sur les réseaux sociaux a complètement parasité le dossier du serveur du Waff. Celui qui était encore étudiant était devenu "le violeur du cimetière d'Ixelles" qui versait de la drogue dans les verres des filles dans les bars où il bossait. Trois ans plus tard, l'enquête judiciaire a montré qu'on n'était pas dans ce schéma. "Cela ne veut pas dire que cela n'existe pas, mais dans ce dossier, rien ne permet de prouver l'utilisation de drogues", insiste la magistrate du parquet
Il reste que le prévenu, avec cette étiquette sur le dos, a vécu un enfer; il a perdu deux boulots et la plupart de ses amis. "Les conséquences avant l'heure d'un procès sur la place publique".
"C'est irrécupérable pour moi!"
La magistrate dénonce aussi le rôle inadéquat de certains journalistes. Une jeune femme a ainsi témoigné sur Instagram avoir été violée par un homme qui l'avait enfermée à clef dans une cave en 2015. Une journaliste a retrouvé la victime et lui a présenté le portait du barman du Waff repiqué sur Facebook. "Oui, c'est lui !", a réagi l'intéressée. "Sept ans après les faits, on met une photo sous le nez de la victime ! C'est irrécupérable pour moi : je ne sais plus faire de panel de photos : elle reconnaîtra celle-là. Ce dossier a été bousillé par la journaliste."
Le déballage médiatique a occasionné une pléthore de plaintes que le parquet a examinées. Comme celle d'une jeune femme, persuadée d'avoir été droguée, et qui se demandait si elle n'avait pas été violée. Cette affaire a été classée sans suite pour absence d'infraction. Idem pour un dossier où la plaignante n'était finalement plus sûre que c'était lui... Dans un autre cas, la jeune femme ne connaissait pas le serveur du Waff mais voulait "aider la victime".
*En cas d'agression sexuelle, les personnes peuvent s'adresser à un Centre de prise en charge des violences sexuelles (CPVS), un dispositif unique accessible sept jours sur sept et 24 heures sur 24. (cpvs.belgium.be/fr)