Zakia Khattabi : "La position d'Alexander De Croo est la sienne, le problème, c'est de sortir ça publiquement"
Pour la ministre du Climat, "la séquence politique est déjà passée". Pour le reste, "c'est du business as usual".
- Publié le 24-05-2023 à 15h52
- Mis à jour le 24-05-2023 à 16h52

"Alexander De Croo n'est pas climatosceptique", précise d'emblée Zakia Khattabi lorsque nous l'interrogeons sur les déclarations polémiques du Premier ministre portant les ambitions climatiques de l'Europe. "Soyons honnêtes. Lors du premier Conseil européen, il a assumé la position des -55 % de CO2. Le problème, c'est qu'il prend une position qui n'est pas celle du gouvernement."
Alexander De Croo n'est pas fan de la décroissance. Il l'a fait comprendre, à Berlin d'abord, puis sur Terzake, en affirmant qu'il fallait faire une pause dans l'adoption des normes européennes du Pacte vert (Green Deal). Le Premier ministre rejoignait ainsi l'appel lancé par le président français Emmanuel Macron, le groupe conservateur PPE (Parti populaire européen) ou encore celui du ministre allemand de la Justice Marco Buschmann (FDP). Tous considèrent que la bureaucratie européenne risque de faire fuir les acteurs industriels importants, ce qui pourrait produire l'effet inverse recherché par le Green Deal.
Les déclarations du chef de la Vivaldi ont fait bondir les verts belges. Les coprésidents de Groen et d'Ecolo, ainsi que la ministre fédérale du Climat, ont sorti les fourches pour tacler ce libéral sorti de son rôle de Premier ministre. Le choc des déclarations digérées, Zakia Khattabi nuance. "Qu'il ait sa position, c'est tout à fait normal. J'ai la mienne, et jusque-là, c'est business as usual. Mais les discussions doivent se faire autour de la table du gouvernement. On sait qu'il y a des positions différentes. Mais c'est seulement lorsque l'on arrive à une position commune que le Premier ministre s'exprime publiquement. En faisant ce qu'il a fait, il a semé la confusion. Je respecte sa position, mais ce n'est pas celle du gouvernement."
"La séquence politique est passée"
Pour adopter une position au Conseil européen, en l'occurrence cette pause sur la législation européenne, il faut qu'il y ait un consensus au sein de la Vivaldi. "Souvent on doit s'abstenir parce que la Flandre ne veut pas qu'il y ait d'accord", poursuit Zakia Khattabi. "Ici, il n'y aura pas d'accord pour adopter cette position au Conseil puisque les écologistes et les socialistes du gouvernement fédéral n'en veulent pas. La position d'Alexander De Croo est celle qu'il défend au gouvernement. Tous les jours, je dois convaincre, en ce compris mon Premier ministre, de suivre certains objectifs. Le problème, c'est de sortir ça publiquement."
Est-ce que cela augure une rupture au sein du gouvernement ? Les verts vont-ils débrancher la prise, comme s'amusent à le prédire quelques éditorialistes? Absolument pas, rejette la ministre fédérale. "Pour moi, la séquence politique est passée."
Pour le Premier ministre, l'application des normes européennes peut se traduire par un manque d'adhésion au combat écologiste. Les entreprises pourraient quitter le giron européen pour des terres plus clémentes sur le plan législatif. Zakia Khattabi n'est pas du même avis.
"C'est la prophétie autoréalisatrice. Il aurait pu tenir le discours inverse. La réalité scientifique, c'est que climat et biodiversité sont indissociables. Les experts climats et biodiversité appellent à traiter les deux crises ensemble. La bonne santé de nos écosystèmes dépend de la capacité de nos terres à capter le CO2. C'est une erreur de dissocier ces éléments au nom de la défense de notre économie et de notre industrie car on peut chiffrer le coût économique de la crise climatique et de la perte de biodiversité. Je partage sa préoccupation à 200 %. Mais au nom de cette préoccupation précisément, il faut accompagner les entreprises dans la transition écologique."
"Un argument du siècle dernier "
La ministre du Climat cite la facture des inondations en Wallonie en 2021 qui a coûté un peu plus d'un milliard d'euros à la Région. Ou encore l'assèchement du Rhin en 2018 qui a fait perdre à l'Allemagne 0,4 % de son PIB parce que certaines entreprises ne pouvaient plus transporter leurs marchandises. "Il y a une réalité économique qui est liée à notre manque d'ambition. Personne ne veut d'un désert économique. Au nom de notre prospérité future, il faut préparer le changement. La crise de l'azote est représentative de cette question. Le gouvernement flamand savait que les obligations européennes étaient là mais il n'a rien voulu faire. Aujourd'hui, c'est l'agriculture flamande qui en paie le prix parce que, de manière la plus brutale possible, on les pousse à changer."
Et d'enfoncer le clou. "C'est un argument du siècle dernier que d'opposer économie et écologie. Aujourd'hui, l'impact sur nos économies des crises environnementales fait qu'au nom même de la préservation de la prospérité économique, il faut enclencher la dynamique environnementale."
Quel que soit l'avis de chacun sur l'avenir économique et écologique de la Belgique, ne faut-il pas reconnaître à Alexander De Croo le mérite d'avoir replacé la question environnementale au cœur du débat ? La ministre acquiesce, avec un bémol. "Je trouve dommage que ce sujet prenne cette importance-là à partir d'une polémique politicienne."