Paul Magnette, la course en tête
Le président du PS doit composer avec une adversité électorale peut-être plus importante que par le passé. Mais son avenir à la tête du parti dépend plus de son envie d'y rester que d'une réelle opposition interne.

- Publié le 07-05-2024 à 06h30
- Mis à jour le 07-05-2024 à 10h27

"Si le PS fait de mauvaises élections, Magnette devra quitter la présidence." Cette affirmation entendue récemment de la bouche d'un socialiste s'est vue tout de suite opposée une réponse cinglante par un second interlocuteur. "Ah oui, et qui va le remplacer ? Qui va oser réclamer la tête de Magnette de manière publique ? Même en bureau, ça paraît compliqué ;" Et le premier, pétri de certitudes deux secondes avant, devint alors plus songeur, "en effet", finit-il par dire après deux secondes de réflexion. Ce petit dialogue sans conséquences est utile pour comprendre à quel point, Paul Magnette est aujourd'hui bien arrimé à la présidence du PS. Lorsqu'il quittera le poste, ce sera parce qu'il l'aura décidé.
Le parti pourrait, si on en croit les sondages, perdre son leadership à Bruxelles et ce serait catastrophique pour les rouges qui n'auraient pas la main pour négocier la future majorité régionale, comme le veut la coutume. Le bilan électoral du président en prendrait un solide coup. De ceux qui font démissionner parfois des dirigeants bien installés. En théorie seulement, parce qu'en pratique, et comme le faisait remarquer les deux militants, on ne voit pas très bien qui pourrait prendre sa place. Le PS compte d'autres personnalités capables de jouer un rôle de premier plan. Mais il est encore un peu tôt pour leur donner les rênes du parti. Le seul finalement qui dès lors pourrait payer un échec socialiste à Bruxelles, c'est le président de la fédération, Ahmed Laaouej.
Si ce premier enjeu semble déjà réglé, la position du PS et de son président n'est néanmoins pas simple à tenir en cette veille de scrutin. Le parti socialiste est cerné de toutes parts : par un PTB qui lui fait mal sur sa gauche, par des Engagés repositionnés un tantinet plus à droite et qui semblent avoir, en Wallonie du moins, le vent en poupe pour jouer les faiseurs de roi après les élections, par un MR clairement à droite qui rêve du leadership bruxellois. Le PS doit rester fort s'il veut continuer à peser.
Les "couillons" du PTB
Cela explique sans doute pourquoi Paul Magnette est plus offensif, pourquoi il utilise souvent, dans ses discours, un vocabulaire plus familier assez peu habituel chez lui. Ce fameux "couillons" dont il affubla les membres du PTB était, il est vrai, plus surprenant que méchant, mais en période électorale, les chiens aboient plus vite. Et les réseaux sociaux ont besoin de polémiques en tous genres pour nourrir la bête. Le président du PS a la parole aisée, il peut se lancer dans un discours en donnant l'impression de ne rien avoir préparé. C'est l'une de ses grandes forces. On voit mal d'ailleurs quel interlocuteur peut lui faire peur. De Wever, l'un des plus costauds sur ce terrain-là, il l'a déjà pratiqué. Quant à Bouchez à l'agressivité facile, il l'agace sans doute plus qu'il ne l'impressionne.
Ses troupes sont mobilisées. Il a encore pu le constater lors du récent 1er mai. Dans son discours, prononcé, chez lui, à Charleroi, Paul Magnette s'étonnait des sondages en bernes (petite chute en Wallonie, grosse à Bruxelles) puisque "partout où nous allons, nous recevons un accueil favorable. Selon ce que je ressens sur le terrain, il y a plein de gens qui vont voter PS". Pour le rassurer, il y a aussi les sondages réalisés par le parti et qui sont uniquement à usage interne. Les derniers en date ne seraient pas aussi négatifs que ça pour le PS à Bruxelles. Il faudra donc attendre le 9 juin pour y voir plus clair.
Parce que si le MR devait être en tête dans la région capitale, Magnette n'aura pas les mains libres pour mettre en place "les coalitions les plus progressistes possibles". On le voyait pourtant déjà arriver en Wallonie, cet "Olivier" regroupant le PS, Écolo et Les Engagés. Mais un carton bruxellois des libéraux donnerait à Georges-Louis Bouchez, chef de file des libéraux francophones, un levier pour entrer dans la majorité wallonne. Paul Magnette se garde d'ailleurs bien de mettre des exclusives. Il ne dit jamais "tout sauf le MR". Il dit plutôt, "partout où l'on pourra s'en passer on s'en passera".
Une exclusive
Quand on écrit qu'il ne met pas d'exclusives, en fait, le 1er mai, il en a quand même mis une. Lorsqu'il assure qu'un gouvernement qui ne relèverait pas les bas et les moyens salaires, "ce sera sans les socialistes", il prend un risque. Mais c'est un risque plutôt calculé. Certes, cette promesse printanière lui sera resservie en entrée, en plat et en dessert s'il devait monter dans un gouvernement fédéral qui ne répondrait pas à cette exigence, et ce, même si c'est pour "sauver le pays" – pour reprendre les termes comme disait son prédécesseur Elio Di Rupo qui avait accepté comme Premier ministre de s'attaquer aux chômeurs. Mais il prépare peut-être aussi, en disant cela, le terrain d'un gouvernement fédéral sans les socialistes. Une coalition regroupant les libéraux et les centristes du nord et du sud associé à la N-VA pour la mise sur pied d'une suédoise II serait sans doute minoritaire côté francophone. Mais elle aurait le mérite d'être moins hétéroclite que l'actuelle Vivaldi.
On se dit aussi que si Magnette devait refuser de participer à une coalition parce que les partenaires potentiels ne veulent pas mettre en œuvre une de ses propositions, il ferait alors ce qu'il reproche au PTB. N'a-t-il pas dit, dans La Libre il y a deux semaines, que "la dynamique d'une négociation gouvernementale, ce n'est pas de dire 'J'ai cinq préalables et tout le monde s'aligne dessus ou je ne viens pas'. Non, on vient discuter et on se bat pour arracher un maximum".
On l'aura compris, ce n'est pas sur cette demande d'augmenter les salaires que le PS risque le plus gros. Le MR la réclame d'ailleurs aussi. C'est sur la manière d'y parvenir que les choses coincent pour l'instant. C'est surtout sur la volonté du MR et des Engagés ainsi que sur celle de certains partis flamands de limiter les allocations de chômage à deux ans que le PS sera mal pris. Pour Paul Magnette et ses troupes, cette proposition est tout simplement imbuvable. Le président du PS sait que s'il l'accepte, il n'aura de cesse de devoir justifier une décision contre nature pour son parti.
Il y a aussi la question d'une taxe des millionnaires. Même si à droite on s'y oppose, il est clair qu'au sein de la population, il existe un réel et large intérêt pour cette proposition estampillée PTB d'abord, mais que d'autres ont repris, à leur sauce, dans leurs programmes respectifs. Aller dans un gouvernement fédéral sans aller chercher des montants importants au niveau du patrimoine des "épaules les plus larges" serait vu comme une trahison. À moins que cette proposition serve de monnaie d'échange pour évacuer la limitation des allocations de chômage.
Premier or not Premier ?
Il y a encore pour celui qui est aussi bourgmestre de Charleroi, un enjeu essentiel. Celui d'unifier son parti autour des questions climatiques et environnementales. Paul Magnette a même écrit un ouvrage sur le sujet : "La vie large". Il affirme que la base du parti, lorsqu'on lui présente les choses de manière intelligente, est en phase avec sa vision écosocialiste de l'avenir. Lors d'un récent congrès, nous disait-il, il l'a constaté et le discours de clôture de ce congrès "écosocialistes" fut un vrai succès. Il devra cependant la jouer fine pour que l'ensemble des militants et des élus du PS voient dans sa pensée autre chose que celle d'un professeur d'université et intègrent de manière complète sa vision du socialisme teinté de vert.
En ligne de mire de tous ces enjeux il y a bien sûr le poste, quoi qu'on en dise, le plus convoité par ceux qui dirigent aujourd'hui les différents partis politiques en Belgique : celui de Premier ministre. Il avait renoncé à y aller il y a quatre ans, alors qu'il était en état de réclamer le droit d'occuper le 16 rue de La Loi. Depuis lors, il a, à plusieurs reprises, répété qu'il endosserait les habits du Premier si l'occasion devait à nouveau se présenter. Mais il y a tant de paramètres en jeu pour y parvenir que c'est loin d'être une certitude. Il gagnerait en prestige ce qu'il perdrait en liberté de ton. L'enjeu en vaut-il la chandelle ? Est-il prêt pour occuper ce poste à faire des compromis sur les thématiques évoquées plus haut ? Rien n'est moins sûr. De plus, la chute des socialistes flamands de Vooruit, depuis que Conner Rousseau a quitté la présidence, n'est pas de nature à renforcer le poids des socialistes.
Néanmoins, Paul Magnette reste un homme avec un ego important – il en faut un peu pour faire de la politique – et la fonction de Premier ministre pourrait ensuite le mener hors de la vie politique belge, vers des postes européens. Et comme il en rêve et qu'il s'ennuie vite, alors pourquoi pas ? Si l'occasion se présente et si les concessions à faire à l'égard de la N-VA ou de la droite restent acceptables.