Maxime Prévot, les doutes d'un animal politique : "Je me suis demandé si je ne devais pas démissionner pour provoquer un électrochoc"
Le Namurois a transformé son parti contre vents et marées, jusqu'à le conduire à une victoire éclatante aux élections du 9 juin. Il a aujourd'hui complètement assis son autorité sur Les Engagés.

- Publié le 29-06-2024 à 07h21

Prévot, futur président ? Une évidence. Lorsque Benoît Lutgen annonce en janvier 2019 sa démission de la présidence du CDH pour passer le relais à Maxime Prévot, personne n'imagine que quelqu'un d'autre puisse lui succéder. Déjà après les élections de 2014, une rumeur le voyait prendre la place de Benoît Lutgen au parti, alors que ce dernier serait redevenu ministre wallon. "Je ne sais plus faire une interview sans qu'on me pose cette question (sur la présidence, NdlR)", plaisante le Namurois dans un entretien avec La Libre en septembre 2017. Et puis, "être président de parti, c'est 20 % de plaisir, 80 % d'emmerdes", se plaît-il souvent à ajouter. Comme pour montrer qu'il se réserve le droit de prendre une autre direction.
"C'est vrai qu'il y a eu des rumeurs, raconte-t-il aujourd'hui. Mais ça n'a jamais été à l'ordre du jour avant que Benoît ne m'en parle fin 2018. On me disait souvent : "Quand ce ne sera plus Benoît, il est logique que tu te présentes." Mais il n'a jamais été question de forcer les choses. Quand Benoît est parti, c'était sa décision"
Mais pourquoi était-il si évident qu'il devienne un jour président du CDH, devenu Les Engagés en mars 2022 ? Parce qu'" il incarne l'image du renouveau". Parce qu'il est "intelligent", "travailleur", "redoutable négociateur", dit-on pêle-mêle. Parce qu'il est "sympa", à coups de grands éclats de rire, aussi à l'aise dans une buvette de foot ou une dégustation de vin – pas avare en tournées – que dans un cercle d'entrepreneurs ou devant un auditoire d'étudiants. Parce qu'" il est aussi populaire dans le parti qu'en dehors, capable de fédérer". Parce que, dès ses premiers pas en politique, "on voyait qu'il avait quelque chose de plus que les autres". Parce qu'il est "le meilleur d'entre nous", résumera un jour l'ancien ministre CDH, Melchior Wathelet.
Les SMS de la colère
Un adversaire politique le décrit également comme "loyal", très respectueux de la parole donnée. "J'accorde énormément d'importance à la confiance", dit l'intéressé. Aussi, il vit mal de devoir abandonner le maïorat de Namur en 2014 quand il est nommé ministre wallon, alors qu'il avait promis à ses administrés de rester en place.
De même, lorsqu'il découvre en 2020 que le président du MR, Georges-Louis Bouchez, a dévoilé un échange de SMS qu'ils ont eu au sujet de la formation du gouvernement fédéral de l'époque, cela lui reste en travers de la gorge. "Le temps a fait son œuvre. J'ose espérer que c'était un fait isolé", dit à présent Maxime Prévot, qui négocie avec le libéral la formation des gouvernements en Wallonie, en Communauté française et au fédéral. "J'ai dit à Georges-Louis qu'on réussira ou qu'on échouera ensemble. J'espère que l'on pourra travailler dans la confiance et l'honnêteté."
Enfin, last but no least, le président des Engagés jouit d'une solide assise électorale, construite au départ sa ville de Namur, qu'il aime passionnément. Il en est le bourgmestre depuis mars 2012, propulsé par Jacques Étienne, qui occupait alors la fonction. Douze ans plus tard, il détient toujours les clés de la ville, qu'il a transfigurée à coups de chantiers à n'en plus finir. "Maxime est le seul qui a une vue complète sur le développement de la ville. S'il devait disparaître, je ne sais pas comment on s'en sortirait", disait une huile namuroise, il y a quelque temps.
Après la ville, Maxime Prévot a conquis sa couronne et sa large périphérie, et à présent toute la province. Aux élections fédérales du 9 juin, il a obtenu 47 359 voix de préférence, faisant de lui la deuxième personnalité la plus populaire du pays (en taux de pénétration au niveau fédéral), derrière le président de la N-VA Bart De Wever. Il a porté son parti de la troisième à la première place dans sa circonscription de la province de Namur, passant de 17 % en 2019 à 29 % en 2024.
Les germes de la refondation
En novembre-décembre 2018, son heure est donc enfin venue. Benoît Lutgen dit à Maxime Prévot lors d'un rendez-vous à Marche-en-Famenne : "Tu dois prendre la relève." Le Bastognard sait que sa présidence s'essouffle, que son autorité s'étiole, que le renversement de majorité en Région wallonne, mi-2017, par lequel il a mis le PS dans l'opposition au profit du MR, est diversement apprécié – doux euphémisme… Il a en plus des ennuis de santé. Bref, selon lui, il faut "un électrochoc" (terme en vogue chez les centristes) pour relancer le parti en vue des élections de mai 2019. Maxime Prévot accepte le défi.
La refondation ne se fera pas sans mal. Une série d'évolutions crispent des mandataires CDH. Mais Maxime Prévot maintient le cap.
L'électrochoc n'a pas lieu. La défaite est cinglante. En cinq mois de temps, Maxime Prévot a dû confectionner les listes électorales, finaliser le programme, développer une stratégie de campagne… Une gageure. "La campagne a manqué de professionnalisme et, moi-même, j'ai sans doute manqué d'assurance dans les débats électoraux", confesse-t-il aujourd'hui. Dans ce contexte, il n'est pas tenu responsable de la déroute électorale.

Lorsqu'il avait repris le parti, il était "déjà persuadé qu'il fallait rénover le message". Du reste, Benoît Lutgen ne pensait pas autre chose. Il avait manœuvré en coulisse avec Jean-Michel Javaux, l'ancien président d'Écolo, pour lancer E-Change. Cette plateforme réunissant des personnalités du CDH, de la société civile et, dans une moindre mesure, du PS, d'Écolo et de Défi, était censée transcender les clivages politiques. Le projet ne vivotera que deux ans. Mais les germes de la refondation sont plantés.
L'espoir qu'il fera beau demain
Le 27 mai 2019, lendemain des élections, le bureau de parti du CDH décide sans grande surprise d'aller dans l'opposition partout. L'heure est à la reconstruction. "E-Change ? On en avait un peu parlé avec Benoît, mais c'est l'ampleur de la défaite électorale qui a constitué l'électrochoc, raconte Maxime Prévot. Je me suis dit : c'est maintenant ou jamais. On peut lancer un profond renouvellement, rendu possible par l'opposition." Le processus sera labellisé "Il fera beau demain". Le philosophe Laurent de Briey, déjà impliqué dans E-Change et dans la transformation du PSC en CDH en 2002, en sera son maître à penser.
La refondation devait durer neuf mois, elle durera deux ans, pandémie de Covid oblige. "Au final, cela a permis une refondation beaucoup plus profonde et intégrale." Maxime Prévot s'investit personnellement dans l'écriture du nouveau manifeste. Il lit beaucoup. Un ouvrage le marque : "Le Courage de la nuance", de Jean Birnbaum. Il se forge une charpente idéologique, qui, sans doute, lui manquait jusqu'ici.
Mais la refondation ne se fera pas sans mal. Une série d'évolutions crispent de nombreux mandataires CDH : l'abandon du personnalisme chrétien, cher au CDH, pour lui substituer la notion de "regénération" imaginée par l'ancien porte-parole Alain Raviart ; certaines propositions, comme la mise en place d'un réseau unique d'enseignement ; les questions d'inclusion à Bruxelles, cristallisées autour du port du voile et de l'abattage rituel…
Entre autorité et autoritarisme
"Le processus a suscité beaucoup de craintes. Une majorité de mes parlementaires étaient dubitatifs. J'ai connu des périodes où je me sentais un peu seul, sourit Maxime Prévot. Certains craignaient que le processus nous fragilise encore davantage. C'est sain et logique d'avoir de tels doutes." En juin 2022, trois mois après le congrès de lancement des Engagés, un sondage place le parti à 8,8 % en Wallonie. "Je me suis demandé si je ne devais pas démissionner pour provoquer un électrochoc, partant du principe que, visiblement, mon opération de renouveau n'avait pas encore convaincu…"
Mais il maintient le cap, s'adapte quand il le faut, s'impose quand il l'estime nécessaire. Avec autorité ? Certainement. Autoritarisme ? On le lui reproche parfois à Namur. Aussi au sein de son parti.
Le 20 juin, par exemple, il annonce que Les Engagés quittent le Parti populaire européen (PPE) pour rejoindre le groupe Renew dans lequel siège le MR au Parlement européen. Ce transfert avait été entériné dans la douleur trois jours plus tôt par le bureau de parti… Lors de ce bureau, il lancera, en substance : "Ce débat me fait penser à la veille du changement de nom à Tour et Taxi (le congrès de lancement des Engagés en mars 2022, NdlR). Certains me disaient que j'avais tort. Et pourtant j'ai eu raison." L'argument d'autorité et la manière dont le passage chez Renew s'est opéré ont heurté plus d'un Engagé.
Pas de sentiment, l'heure est au changement
"Maxime sait être un animal au sang froid", dit quelqu'un qui le connaît bien. Quand toute une série de députés sortants (Catherine Fonck, Georges Dallemagne, Céline Fremault, André Antoine, René Collin…) annoncent avant les élections qu'ils ne se représenteront pas, Maxime Prévot ne cherche pas à les retenir. Pour lui, il est clair que la refondation ne peut être porteuse que si elle est incarnée par de nouvelles personnes.
"J'avais dit à mes parlementaires début 2020 que nous ne serions pas crédibles si on remettait les mêmes têtes de liste aux élections suivante", assume le président des Engagés. Il a réussi le tour de force de convaincre des personnalités de la société civile comme Vincent Blondel, Armel Gysen, Yves Coppieters, Olivier de Wasseige ou Jean-Jacques Cloquet de rejoindre un parti que personne ne pensait capable de décrocher 20 % au soir des élections du 9 juin.
"Le pire aurait été une transformation tiède, qui ne fasse pas de vagues. Avec le recul, heureusement que je me suis entêté, même si j'ai douté à certains moments, conclut-il. J'espérais faire 14-15 %. Je n'aurais même pas osé rêver des 20 %. Ce résultat, c'est une fierté, la confirmation qu'à l'heure des extrêmes, la nuance peut être une force."