"Je ne suis pas convaincue que Bart De Wever a renoncé à une réforme institutionnelle"
Caroline Sägesser, politologue au Crisp (Centre de recherche et d'information socio-politiques), explique pourquoi la formation du prochain gouvernement fédéral s'annonce ardue. Elle doute que la N-VA puisse accepter un accord politique sans avancées institutionnelles importantes.


- Publié le 10-08-2024 à 07h01
- Mis à jour le 10-08-2024 à 07h02

Ce lundi, après une semaine de vacances, les partenaires de la future majorité fédérale reprennent leur négociation en vue de former un gouvernement. Ils ont fixé au 20 septembre la date pour boucler un accord. Mais le parcours s'annonce ardu.
"Moi, la première chose qui m'a surprise au lendemain des élections, c'est une forme d'enthousiasme général ou, en tout cas, d'optimisme sur la rapidité avec laquelle on allait pouvoir former les différents gouvernements. Même pour Bruxelles où la situation est objectivement très compliquée."
Caroline Sägesser, êtes-vous surprise par le rythme des négociations dans les différents niveaux de pouvoir ?
Tout dépend par ce que vous entendez par "surpris par le rythme." Moi, la première chose qui m'a surprise au lendemain des élections, c'est une forme d'enthousiasme général ou, en tout cas, d'optimisme sur la rapidité avec laquelle on allait pouvoir former les différents gouvernements. Même pour Bruxelles où la situation est objectivement très compliquée. Il était assez sidérant d'entendre Paul Magnette évoquer l'opposition à tous les niveaux pour le PS alors que, vraiment, je ne vois pas très bien comment une majorité est possible sans lui à Bruxelles. Le mariage entre Les Engagés et le MR a été conclu très rapidement aussi, alors qu'avant le scrutin, les responsables des Engagés ne se prononçaient pas franchement pour cette alliance. On percevait même des difficultés liées à des personnes. Finalement, l'ampleur du succès pour les deux partis en Wallonie a fait que leur alliance s'est imposée comme une évidence. Et à partir de là, on s'est dit que cela irait vite. En Région wallonne et à la Communauté française, cela s'est vérifié. Beaucoup se sont dit que, puisque la Flandre et la Wallonie votent dorénavant de la même façon – ce qui n'est en fait pas vrai –, les choses iraient également vite au fédéral. Mais le constat est, au départ, un peu erroné parce que l'on vote encore beaucoup à gauche en Wallonie. On le voit en additionnant les scores du PS, du PTB et d'Ecolo. Il n'est pas sûr non plus que tous les électeurs des Engagés soient des électeurs de droite.
En Flandre, on a quand même voté un peu plus à gauche…
C'est vrai. Ce qui est important, ce ne sont pas les résultats électoraux, effectivement comparables entre la Flandre et la Wallonie. Mais les mouvements de voix. Et là, on voit le contraste entre les deux régions. Le MR progresse alors que l'Open VLD vit son plus mauvais moment. Le CD&V continue à s'effriter pendant que Les Engagés réalisent une belle performance. Vooruit est en progrès tandis que le PS va mal. C'est juste au niveau des partis verts qu'il y a une similitude, et encore, puisque Groen résiste beaucoup mieux qu'Ecolo, et progresse même à Bruxelles. En fait, on n'a pas du tout voté de la même façon si on s'en tient aux mouvements. Mais ce n'est pas ça qui complique les choses. Ce qui complique les choses – et on a eu tendance à l'oublier quelques semaines après les élections -, c'est qu'on a un formateur, Bart De Wever, qui est quand même le leader d'un parti nationaliste, régionaliste voire séparatiste. Et on lui demande de former un gouvernement fédéral, a priori, en renonçant à une partie de son programme : la 7e réforme de l'État et l'évolution vers le confédéralisme. Depuis le premier jour, je ne vois pas comment cela va être facile.
Sauf si la N-VA a complètement renoncé à ce rêve-là ?
Oui. Mais je n'y crois pas à ce renoncement. Le fait d'avoir confié au député Sander Loones l'animation du groupe de travail Réforme institutionnelle dans le processus de formation du gouvernement fédéral en est le signe. Or les premiers signaux indiquent que Bart De Wever – notamment pour répondre aux impératifs budgétaires – veut former son gouvernement pour la date butoir qu'il s'était fixée, c'est-à-dire le 20 septembre. Cela veut donc dire, quelque part, "encommissionner" l'institutionnel. Bart De Wever sait comme tout le monde que quand on encommissionne, cela ne débouche sur aucun résultat. J'avoue ne pas comprendre comment il compte sortir de ce guêpier pour lui, personnellement, et pour la N-VA.
"On ne peut pas totalement exclure que, peut-être lassé de présider la N-VA et d'être bourgmestre d'Anvers, il soit tenté par le costume de Premier ministre qui est quand même la fonction qui donne le plus d'envergure à un homme politique et permet de rencontrer les grands de ce monde."
Peut-être se dit-il qu'à présent, avec le PS hors-jeu, il va avoir le champ libre pour d'importantes réformes socio-économiques ?
C'était déjà le calcul en 2014 et le résultat n'a pas été très probant. D'autant que le PS va sans doute se refaire dans l'opposition. Par contre, on ne peut pas totalement exclure que, peut-être lassé de présider la N-VA et d'être bourgmestre d'Anvers, Bart De Wever soit tenté par le poste de Premier ministre qui est quand même la fonction qui donne le plus d'envergure à un homme politique et permet de rencontrer les grands de ce monde. La fonction peut avoir un attrait pour quelqu'un qui – il ne le cache pas – est attiré par le pouvoir.
Il s'était d'ailleurs posé en candidat Premier ministre avant même le scrutin.
Oui, mais pour transformer la Belgique. Le plus probable, ou plutôt le moins improbable, c'est que Bart De Wever appliquera la technique de l'entonnoir. Il s'attacherait à obtenir d'abord un accord sur des thématiques chères aux partis de droite et de centre-droit autour de la table – marché de l'emploi, pensions, réforme fiscale, mécanisme d'indexation – et passer ensuite à l'institutionnel en se disant que les partenaires ne vont pas vouloir jeter au bac tout ce qui avait déjà été engrangé. Il ne parviendra sans doute pas à imposer un modèle confédéral. Il n'y aura sans doute pas de régionalisation de la sécurité sociale que refusent les francophones. Mais des avancées vers une défédéralisation de la justice ou de la sécurité sont peut-être possibles. Je ne suis en tout cas pas convaincue que Bart De Wever a renoncé à une réforme institutionnelle. D'autant qu'il y a l'échéance communale qui se rapproche. Je ne peux pas m'imaginer que Bart De Wever conclut un accord au fédéral sans volet institutionnel, et qu'il se présente ensuite de façon sereine aux élections communales en Flandre.
L'institutionnel est-il un thème majeur pour les communales ?
Non. Mais c'est quand même donner un solide argument au Vlaams Belang.
Certains partis de la future majorité se plaignent de notes de travail trop marquées idéologiquement. Bart De Wever aurait-il du mal à se mettre au-dessus de la mêlée ?
La grande faiblesse de Bart De Wever, c'est qu'il n'a pas d'expérience ministérielle. Il lui manque la pratique au quotidien du fameux consensus fédéral. Maintenant, il a fait des efforts. Il s'exprime dans la langue de ses interlocuteurs et montre une volonté claire d'aboutir.