Laïcité, neutralité : de quoi parle-t-on ?
Il ne se passe rarement plus d'une semaine sans que le sujet revienne au-devant de l'agenda.
- Publié le 19-05-2021 à 21h09
- Mis à jour le 04-10-2021 à 11h08

Le 3 mai, c'était une ordonnance du tribunal du travail de Bruxelles qui rouvrait le débat sur la neutralité du service public. Objet du litige ? L'autorisation de port de signe convictionnel - en l'occurrence le voile - à la Stib. Et il n'a pas fallu attendre longtemps pour que, dans la foulée, on reparle de la laïcité au sud du pays. Mais concrètement, de quoi parle-t-on ?
Si laïcité et neutralité vont souvent de pair, les deux termes ne recouvrent pas exactement la même réalité. "Depuis une vingtaine d'années, on a pris le soin de les distinguer", explique Caroline Sagësser, chercheuse au Centre de recherche et d'information socio-politiques (Crisp).
Historiquement, le concept de laïcité politique vient de France. Le sujet vit d'ailleurs principalement dans les pays francophones. Ce qui vaut aussi pour la Belgique. "On parle en français de société laïque, tandis qu'en néerlandais, on parle plutôt de société déconfessionnalisée. Laïciteit fait doucement son apparition, mais jusqu'il y a quelques années, on parlait surtout de séparation entre l'Église et l'État, pas vraiment de laïcité", développe la chercheuse.
Ce qui semble un détail linguistique témoigne toutefois d'un débat à deux vitesses. En clair, le débat sur la laïcité vit surtout en Belgique francophone, et trouve moins de défenseurs au nord du pays. "Or, si l'on veut appliquer le principe de laïcité, il ne faudrait pas se limiter à l'article 7 de la Constitution, mais bien ouvrir à la révision les articles 24 (enseignement) et 181 (subventions des cultes)", analyse la chercheuse. L'ouverture à la révision de ces deux articles - qui demande par ailleurs une majorité des deux tiers au Parlement - ouvrirait un débat explosif, tant au nord qu'au sud du pays.
Autre spécificité belge : sous le terme de laïcité, on retrouve à la fois un concept politique (séparant l'Église et l'État) et un courant philosophique. "Cette ambiguïté pourrait constituer un obstacle majeur si on veut faire entrer le concept dans la Constitution", développe Caroline Sagësser.
Une neutralité à double sens
Quant au principe de neutralité, il trouve, en Belgique, deux lectures. La première est la neutralité dite inclusive, d'influence anglo-saxonne, qui implique la tolérance envers tous les cultes: chacun est libre d'exprimer, dans l'espace public ou les administrations, ses convictions personnelles. Cela vaut, par exemple, pour le voile, la kippa ou pour le turban porté notamment par la communauté sikh.
À l'inverse, la neutralité exclusive consacre l'interdiction de toutes les représentations de signes qu'ils soient convictionnels ou politiques. C'est ce modèle qui a été remis en cause par le tribunal du travail de Bruxelles début mai, concernant donc le port du voile. "Le débat porte, désormais, sur la présence de l'islam dans l'espace public", analyse Caroline Sägesser.
Le refus du port de signes convictionnels se retrouve d'ailleurs à la fois au cœur de la neutralité exclusive et de la laïcité. Mais il existe une différence essentielle : la laïcité ne permet ni le financement des cultes, ni l'organisation de l'enseignement alors que la neutralité (inclusive ou exclusive) le permet. En attendant, aucun de ces concepts n'est inscrit dans la Constitution. Pour les intégrer, une série de réformes est nécessaire. Mais il faudra d'abord s'accorder sur la définition exacte que la Belgique souhaite inscrire dans son texte fondateur.