"À Cureghem, la drogue circule comme les trottinettes"
Dans le quartier Cureghem, à Anderlecht, on estime que les problèmes de drogue sont minimes.

- Publié le 29-06-2022 à 13h30
- Mis à jour le 29-06-2022 à 15h09

À l'approche des vacances estivales, les magasins situés entre le square Albert Ier et la chaussée de Mons, au cœur du quartier anderlechtois de Cureghem, sont pleins à craquer. De nombreuses personnes font les courses avant le grand départ, d'autres s'achètent simplement de quoi grignoter pour papoter avec les voisins en cette journée où le mercure affiche 27 degrés.
Les discussions concernent principalement la fin de l'année scolaire et les vacances. Quand on pose l'une ou l'autre question sur les fusillades qui se multiplient à Bruxelles, les mines se crispent.
"C'est quoi votre objectif ? Vous en avez marre de parler de Molenbeek, alors vous venez nous embêter un peu à Anderlecht, c'est ça ? Si c'est ça, j'ai rien à vous raconter ! Notre quartier vous intéresse uniquement s'il y a des problèmes. Quand ça se passe bien, personne n'est là pour en parler", lance une jeune maman.
"La petite Colombie, mais pas pour le café"
Récemment, c'est bien Molenbeek qui fut évoquée pour parler des nuisances liées aux trafics de stupéfiants. Mais Cureghem traîne aussi une certaine réputation en la matière. "Ici, c'est un peu la petite Colombie. Et je dis pas ça pour le café qu'on y trouve", explique, en souriant, un jeune riverain. Malgré le surnom peu ambigu donné à son quartier, ce jeune se dit, lui aussi, lassé d'entendre négativement parler d'Anderlecht.
"Oui, il y a des problèmes de drogues. Mais ça ne touche pas qu'Anderlecht, comme d'autres vous diront que ça ne touche pas que Molenbeek. À Cureghem, on souffre plus de la stigmatisation que de la drogue. Parce que moi je veux bien vous parler d'autres choses, comme l'insalubrité à cause des dépôts clandestins. Les gens viennent déposer leurs poubelles dans nos rues comme si c'était un dépotoir public. Conséquence : ça pue, c'est sale, il y a des seringues au sol, on voit des rats. Mais j'ai l'impression que ça, ça intéresse moins."
Un avis que ne partage pas entièrement JC qui vit à Cureghem depuis près de 20 ans. Selon ce quinquagénaire, "la stigmatisation, elle a bon dos".
"Dans ce quartier, la drogue ça circule comme les trottinettes : il y en a partout et ça va vite, on ne peut pas le nier. Les autorités doivent se bouger. Certains gamins du quartier sont utilisés parce qu'ils sont mineurs et qu'ils ont moins de risques avec la justice. Les petits dealers utilisent aussi des chiens entraînés à faire circuler la drogue. C'est pratique parce que la police ne va pas contrôler des chiens. Et quand les chiens passent, on doit changer de trottoir. Tout le monde le sait. Et si tout le monde le sait, la police doit forcément savoir."
Et d'ajouter : "C'est facile de dire que ça se passe ailleurs et qu'ici, tout va bien. C'est à cause de ces raisonnements à la con qu'on laisse le quartier pourrir."
Une mixité sociale minimisée
Native du quartier, Leila El-Mahi, blogueuse et militante associative, connaît très bien Anderlecht. Sans minimiser la présence et la circulation de stupéfiants dans son quartier, la jeune femme nuance. "Il y a, d'une part, l'image qui colle à Cureghem depuis les années 1990 et, d'autre part, une vie de quartier plus animée mais invisible. Et que l'on voudrait plus visible, parce que c'est important de mettre aussi en lumière les bonnes choses."
La blogueuse explique que s'il est plus facile de retenir les nuisances qui polluent Cureghem, ce qui a émergé dans les années 90, c'est aussi une "vie associative avec des gens qui se démènent pour les jeunes" . "C'est un quartier pluriel, très vivant et en évolution constante. Cureghem, c'est un lieu important d'un point de vue sociologique parce qu'on y voit un brassage de la population à l'image de la diversité bruxelloise. Il y a une belle mixité sociale, mais avec un intérêt moindre de la part des médias. Je suis journaliste de formation, je connais donc les contraintes du métier. Mais je connais aussi l'attrait du sujet qui fait le buzz. Plus jeune, j'ai été stagiaire dans un journal local. En arrivant, je me suis présentée comme habitante de Cureghem. À partir de ce jour-là, on m'a demandé tous les jours si je n'avais pas une 'info violence' à traiter sur mon quartier", se remémore amèrement Leila.
"L'an dernier, le festival Couleur Café était organisé ici, mais je n'ai rien vu dans les médias, comme si c'était honteux de l'écrire. Cela dénote tout l'intérêt qu'on peut avoir pour ce quartier."
"Être une femme change la donne"
Quand on évoque de potentiels problèmes d'insécurité, Leila El-Mahi persiste et signe : elle n'en connaît pas à Cureghem. "J'ai conscience que la vie n'est pas rose pour tout le monde. On entend des choses, mais moi, à titre personnel, je n'ai jamais rien vu ni rien vécu de tel. Jamais. Peut-être que le fait d'être une femme et d'avoir une vie sociale hors du quartier change la donne. Peut-être qu'un jeune qui ne sort jamais d'ici et qui n'a pas beaucoup de perspectives aura un autre témoignage. Parce que dans ce quartier, chacun vit les choses en fonction de la rue où il vit. Parfois, dans une seule et même rue, la vie diffère selon le numéro où l'on habite. On vit le quartier en fonction de ce qu'on y fait et de la façon dont on l'investit. Cela dépend de ta rue, de ta classe sociale, cela dépend de plein de choses. À force de faire des généralités, on l'oublie et pour les habitants de Cureghem, cela devient usant."
Et de conclure : "Qu'on parle d'Anderlecht, de Molenbeek ou n'importe quel coin du croissant pauvre de Bruxelles, la situation socio-économique des habitants, c'est ça le problème majeur".