"En Wallonie, les gens se disent bonjour. En Flandre, c'est beaucoup moins fréquent"
Peter De Lobel, envoyé spécial du journal flamand De Standaard, a passé quinze ans à couvrir l'actualité wallonne. Dans un entretien cash et drôle, il nous livre le fruit de son expérience inédite.

- Publié le 02-08-2025 à 07h02
- Mis à jour le 02-08-2025 à 07h07

Pendant quinze ans, le journaliste Peter De Lobel a scruté l'horizon wallon. Il a voulu vérifier, jour après jour sur le terrain, ce que sont et font les Wallons. Quitte à tordre le cou aux rumeurs, aux préjugés, aux idées reçues, mollement glanées, colportées çà et là et qui finissent par donner une image loin de la réalité des Belges francophones. La Libre a discuté, en néerlandais, avec le journaliste flamand en lui demandant ce qu'il a retenu de toutes ses années passées à rendre compte, jour après jour, de l'actualité wallonne.
Que votre journal rende compte de l'actualité wallonne, ce n'était pas nouveau…
Non, rien de nouveau sous le soleil. Avant moi c'était Steven Samyn qui suivait les partis francophones. Son départ du journal en 2010 fut pour moi l'occasion de reprendre le flambeau à un moment crucial. Les relations entre la Flandre et la Wallonie étaient alors très tendues. Succédant au gouvernement Verhofstadt III, le gouvernement Leterme I est celui des interminables discussions communautaires. En revanche, ce qui est nouveau, c'est que j'ai estimé que, pour explorer la Wallonie dans ses moindres recoins, il me fallait un véhicule. Je l'ai obtenu.
En quoi votre travail était-il différent de celui des collègues qui vous ont précédé ?
Dès le début, j'ai insisté sur le fait qu'il était important de suivre tous les partis wallons. Prendre le temps d'apprendre à connaître la Wallonie était essentiel pour moi. Je ressemblais à un mille-pattes sillonnant les routes wallonnes dans tous les sens. De mon village de Kessel (Lierre), je mettais le cap sur Marche-en-Famenne avant d'aller à Mons. Pareil, le lendemain, pour aller à Bastogne, à Vresse-sur-Semois, à Liège ou Tournai. Le reportage terminé, rédigé, envoyé, il fallait encore rentrer, tard le soir.
Vous aviez, il y a quinze ans déjà, une bonne maîtrise du français ?
J'avais des connaissances rudimentaires en français. J'ai appris le français à l'école, mais je ne maîtrisais pas le jargon politique. Que faire ? Avant de passer un appel à une personnalité politique, j'avais pris l'habitude de noter certains mots techniques sur une feuille. C'étaient des repères que je glissais au cours de la conversation.
Est-ce compliqué de mettre des sujets wallons à l'agenda du Standaard ?
Mon employeur me donnait carte blanche, il me faisait confiance. Cette liberté est la clé d'une information crédible. Ma priorité en Wallonie a toujours été de privilégier le terrain et de raconter ce que ses acteurs ont à dire.
Quelles leçons tirez-vous de votre expérience wallonne ?
Il y en a plusieurs. Surtout, j'ai appris à connaître une culture qui n'est pas la mienne. Il y a des habitudes différentes. En Wallonie, les gens se disent bonjour. En Flandre, c'est beaucoup moins fréquent. Le plus souvent, on se croise sans se saluer. Ce n'est pas qu'on ne veut pas, mais on ne le fait pas. En Wallonie, une réunion commence souvent avec un peu de retard. Et alors ? Les entrepreneurs wallons affichent moins cette envie qu'ont certains Flamands de conquérir le monde. Au final, il y en a toujours un qui dit tout haut ce que d'autres pensent tout bas. Genre : Bon, ça suffit ! On ne va quand même pas y passer la nuit…
Avez-vous l'impression que la Wallonie a changé au fil des ans ?
Politiquement, la Wallonie a énormément changé. En 2010, le PS n'était déjà plus à son apogée, le parti perdait de ses plumes. Mais il restait tout de même une force politique majeure. Par la suite, le déclin s'est accéléré, notamment aggravé par les affaires Publifin et Samusocial.
Aux élections de 2024, ce nivellement s'est poursuivi alors, qu'à gauche, le PTB, qui venait de loin, est devenu un parti qui compte. Il ne cessait de grandir. Je me souviens des deux premiers élus du PTB au Parlement wallon. Le premier était plombier de métier, le deuxième était un syndicaliste. À la surprise générale, cette formation a fait un bond en avant tandis que Les Engagés (ex-CDH), issu d'un parti moribond dont Maxime Prevot a hérité, ont connu une remontée inespérée. Prévot a une vision claire, il est enthousiaste, il a su convaincre son équipe de reconstruire le parti de fond en comble.
Pensez-vous que la Wallonie se trouve aujourd'hui en meilleure posture qu'en 2010 ?
Jean-Claude Marcourt (PS) m'a dit un jour que la Wallonie ne sera jamais aussi puissante, riche et prospère que la Flandre. Il prétendait d'ailleurs que l'idée de rattraper la Flandre est une fausse bonne idée. Oui, la Wallonie peut et doit gagner des points en termes de croissance. En revanche, il fallait arrêter de comparer continuellement la Wallonie à la Flandre.
Quels sont les ingrédients de la réussite pour être un bon correspondant permanent en Wallonie du Standaard ?
Être là où on ne vous attend pas. Il faut être présent lors des grands meetings politiques. Pour sonder l'âme wallonne, il faut aller à la rencontre des élus locaux dans des villes moyennes ou des communes en zones rurales. On est alors en petit comité, entre nous et… moi. Les langues se délient, les masques tombent, l'envers du décor apparaît au grand jour.