Jérémy Ferrari : "Je suis tellement méchant que ça ne peut pas être de l'humour gratuit"
Le maître de l'humour provocateur sera le 28 janvier à Forest National avec son 3e spectacle, "Anesthésie générale", dans lequel il passe notre système de santé au vitriol. Rencontre à vif et à cœur ouvert.

- Publié le 06-01-2023 à 12h46
- Mis à jour le 23-07-2024 à 16h39

Casquette bleu foncé vissée sur le crâne, t-shirt noir moulant sur un jeans assorti d'une paire de baskets, Jérémy Ferrari, 38 ans, a tout du mec stylé de papier glacé. Pourtant, derrière cette allure de quasi super-héros, avec ses yeux sombres et son visage taillé en diamant, c'est son humour trash qui a fait sa notoriété et attire dans les salles, depuis plus de dix ans, des centaines de milliers de spectateurs en France, Suisse, Belgique, Québec et même aux USA.
Mais ce succès ne lui est pas tombé tout cuit dans la bouche : il se l'est forgé à la force du poignet, car égrener un chapelet de bonnes vannes ne suffit pas pour faire carrière et fidéliser un public. "Il y a des tas d'humoristes qui naissent tous les jours. Il faut donc trouver la manière dont on va apporter au public quelque chose de différent, estime Jérémy Ferrari. Pour moi, c'est très important de présenter des spectacles documentés. Je fais de l'humour provocateur, de l'humour noir – même si je n'aime pas trop le terme d'humour noir, car je le trouve un peu réducteur – : je suis tellement méchant, je vais tellement loin dans mes propos que ça ne peut pas être gratuit". Il s'explique : "Je me souviens que mon premier sketch pour On n' demande qu'à en rire (il a participé entre 2010 à 2012 à cette émission d'humour diffusée sur France 2, NdlR) était basé sur un article de presse intitulé Privé de crémation pour cause d'obésité. Si j'étais arrivé sur scène avec cette idée sortie de ma tête, sans article de presse à l'appui, je ne suis pas certain que j'aurais eu le même succès. Ce sketch a marché parce que c'est un fait d'actualité, qui s'est réellement passé, ce qui rend le propos plus fort et pas gratuit. C'est pour cela que je ne crée que des spectacles à thème : creuser l'information, aller dans le fond du fond du fond me permet, à la fois, d'être très original dans les vannes, d'avoir un sketch efficace, d'informer et de tenir un propos fondé".
![Jérémy Ferrari [1er passage !] Privé de crémation pour cause d'obésité - ONDAR - YouTube thumbnail](https://i.ytimg.com/vi_webp/26d_7P33-68/hqdefault.webp)
"Être frontal, c'est ma spécialité"
Après la religion (Hallelujah bordel, 2010) et la guerre (Vends 2 pièces à Beyrouth, 2016), c'est notre système de soins de santé que Jérémy Ferrari passe au scalpel et au vitriol dans son troisième spectacle, Anesthésie générale, à voir le 28 janvier à Forest National. Deux ans d'investigation (rencontres de praticiens, de journalistes ; recueil de témoignages, etc.) lui auront été nécessaires pour l'écrire. "Ce spectacle, je l'ai conçu avant la crise du Covid, raconte-t-il. En France, le système de santé a arrêté d'être financé il y a vingt ans. Et, depuis, ça va de mal en pis. Au-delà, les gens s'inquiètent de plus en plus de ce qu'ils mangent, de leur santé, etc. Au moment où j'ai lancé le spectacle (en 2019, NdlR), il y a eu une grève historique des services d'urgence français. C'était le premier lien avec l'actualité. Ensuite, il y a eu le Covid. J'ai joué trente dates puis j'ai dû arrêter pendant un an et demi. Lorsque les salles ont rouvert, je l'ai adapté en réécrivant des passages : ça rallongeait un peu le spectacle, mais, surtout, le Covid le rendait encore plus pertinent, sans changer le propos, parce que, tout à coup, tout le monde s'est rendu compte qu'il y avait un immense problème et qu'il y avait un refus totalement décomplexé de refinancer les soins de santé".
Lobby de l'industrie pharmaceutique, naufrage des hôpitaux publics, homéopathie…, Jérémy Ferrari n'épargne, à nouveau, rien ni personne. "Être frontal, c'est ma spécialité. Je faisais des vannes sur les victimes des attentats trois mois après le Bataclan à Paris. Mais je sens comment il faut le dire et le faire. Et jusqu'à présent, je ne me suis pas trompé, assure-t-il. Je veux toujours être le premier, celui qui tape le plus fort, va le plus loin et prend le plus de risques. Mais, l'important, c'est de le faire avec le cœur. Ça paraît un peu une phrase de Miss France, mais c'est primordial parce que si l'on fait de l'humour noir ou de la provocation sans être habité par quelque chose, ça ne marche pas. En tant qu'humoriste, je pense qu'on s'évite beaucoup de problèmes quand on le fait avec sincérité. Lorsqu'on choisit un thème qui est sensible, qui touche les gens dans leur quotidien, leur chair, il faut le faire avec du cœur, car c'est ce qui va faire toute la différence au ressenti". Ce qui ne l'empêche pas d'être parfois confronté à de virulentes animosités. Notamment à la suite de son précédent spectacle Vends 2 pièces à Beyrouth. "J'ai toujours un garde du corps, reconnaît-il, mais c'est rarement un spectateur dans la salle qui prend mal mes sketches. Ce sont plutôt des groupuscules avec une pensée un peu extrême ou des gens que j'attaque directement".

De Charleville-Mézières à Paris
Cette sincérité, cette forme d'humanité dont il veille à infuser son humour, Jérémy Ferrari l'a héritée de sa maman. "J'ai grandi dans un quartier populaire (le quartier de Manchester à Charleville-Mézières, NdlR), dans lequel mes parents tenaient un petit commerce d'alimentation, évoque-t-il. Dans un quartier populaire, on voit de tout : des gens courageux, qui travaillent, s'en sortent puis il y a aussi l'alcool, la drogue, le chômage, la violence. Un quartier populaire, c'est la vie. Donc, quand je voyais des choses terribles dans le quartier et que je posais des questions à ma mère, souvent, elle me répondait par des vannes d'humour noir. Elle me montrait la vie de cette manière-là : il y a des choses difficiles, mais on va rire quand même". À 13, 14 ans, c'est donc devenu "une évidence" pour lui : "Je savais que je voulais être humoriste". "J'avais vu Pierre Palmade à la télé : il était seul à une table et parlait à trois personnes qui n'étaient pas avec lui. Le public était mort de rire. C'était de la magie! Puis, j'ai découvert Desproges – avant Coluche. J'ai vu qu'on pouvait faire de l'humour en étant très méchant et ça m'a énormément plu."

L'un des premiers one-man-show qu'il présente à Paris s'intitule d'ailleurs Moi, méchant? Il est à peine âgé de 18 ans. Élève dissipé, aux prises avec l'autorité, il a quitté les Humanités avant le Bac pour s'inscrire au cours Florent. Mais le jeune humoriste dark n'échappe pas à la galère des débuts. Alors, pour arrondir ses fins de mois, il enchaîne les petits boulots : professeur de ju-jitsu, agent de sécurité, serveur, groom, coursier, voiturier... Il est sur le point de tout lâcher quand Laurent Ruquier lui propose d'intégrer sa nouvelle émission d'humour On n'demande qu'à en rire en 2010. Rapidement apprécié du public, Jérémy Ferrari profite de ce tremplin cathodique inespéré pour relancer sa carrière sur les planches. Au point de devenir l'un des humoristes préférés des Français.
Alcoolique abstinent depuis six ans
Si, au fil du temps, aucun thème ne résiste à l'humour séditieux de Jérémy Ferrari (racisme, xénophobie, suicide, religion, misogynie, obésité, guerre, handicap...), il y a bien un pas qu'il n'avait pas encore franchi : parler de lui. Avec Anesthésie générale, c'est désormais chose faite : l'humoriste n'hésite pas à qualifier ce spectacle comme étant "le plus personnel". De fait, c'est la première fois qu'il se livre ouvertement sur ses addictions à l'alcool et aux médicaments. "Quand j'ai commencé à écrire ce texte sur la santé, ça m'a semblé une évidence d'en parler. J'ai vécu l'expérience de la psychiatrie et de l'abstinence depuis six ans, donc il n'y a pas meilleur témoignage, explique-t-il. J'avais aussi envie de dire au public que je suis devenu une meilleure version de moi-même. Enfin, je voulais partager le fait que, malgré mon immense problème d'addictions, je m'en suis sorti sans médicament, en grande partie grâce à la parole. Donc, je savais qu'en racontant ça sur les planches, ça pourrait aider des dizaines de milliers de personnes".
Bête de scène (ses spectacles durent près de trois heures), forçat du travail, Jérémy Ferrari a toujours carburé aux extrêmes. Et depuis qu'il est sobre, celui qui est déjà ceinture noire de judo et de ju-jitsu s'est lancé dans la pratique intensive du sport, 1h30 à 3 heures par jour! "Je pousse tout le temps mon corps jusque dans ses limites. C'est mon mode de fonctionnement, assume-t-il. J'ai un dérèglement très élevé de la zone de récompense, donc je suis au sommet de l'addiction. J'ai, en outre, un trouble de l'attention avec hyperactivité; des troubles obsessionnels – je suis obligé de tout le temps être en train de réfléchir à autre chose pour ne pas être embarqué dans mes pensées noires (Jérémy Ferrari a fait une tentative de suicide lors de son précédent spectacle, NdlR) – et je suis haut potentiel – mon cerveau demande tout le temps de l'information. Donc, je n'existe qu'à travers l'extrême. Du coup, ça donne des journées de dix-sept heures, avec du travail et du sport en permanence, très peu de repos et très peu de moments de détente. Mais c'est comme ça que je suis heureux".
Conscient de la vie à cent à l'heure qu'il mène, Jérémy Ferrari se félicite d'avoir "une très bonne hygiène de vie et un corps assez résistant". "De toute façon, assène-t-il comme un mantra, j'irai toujours au bout de ce que je peux faire." Pour le moment, "j'ai la chance de vivre une phase ascendante géniale : il y a de plus en plus de monde à chaque spectacle". Mais, clairement, "j'arrêterai d'être humoriste quand je sentirai que les gens ne rient plus". Alors que le "marché" de l'humour devient de plus en plus concurrentiel, "je n'ai pas du tout peur", affirme-t-il. "J'ai un esprit très compétitif. J'ai la chance d'être un peu seul dans mon créneau. Si un jour un humoriste plus fort que moi arrive sur mon créneau, je travaillerai encore plus pour faire encore mieux. Je ne crains ni le challenge ni la concurrence. Puis, surtout, je ne pense pas que le succès de quelqu'un empêche le succès de quelqu'un d'autre."
--> "Anesthésie générale", le samedi 28 janvier à 20h à Forest National. Rés. sur www.odlive.be et dans les points de vente habituels