Un lynchage politique dans le Bureau ovale
Un Édito de Philippe Paquet.

- Publié le 01-03-2025 à 11h33
- Mis à jour le 03-03-2025 à 08h49

On n'avait jamais vu cela – et on ne l'aurait jamais imaginé : un règlement de comptes entre… alliés à la Maison-Blanche et devant les caméras de télévision. L'altercation, hallucinante, entre Donald Trump, J.D. Vance et Volodymyr Zelensky, vendredi, a sidéré la planète entière. Elle a renforcé le sentiment qu'à défaut d'un sursaut du Congrès américain, l'Ukraine ne peut plus compter, pour son salut, que sur la solidarité des Européens. On attendait que celle-ci soit réaffirmée avec force, dimanche, à la faveur d'une réunion à Londres sur la sécurité – sommet auquel la Belgique n'a, pas plus qu'à Paris, le 17 février, été conviée.
Les circonstances de cette véritable exécution publique ne manquent pas d'interpeller et donnent toutes les apparences d'un coup monté. Les remarques désobligeantes sur la tenue vestimentaire de Zelensky (celle d'un chef d'État en guerre…), l'absence d'interprète (ses traductions laissent généralement le temps de mieux préparer une réplique), la participation du vice-président américain (au lieu du traditionnel tête-à-tête avec le président), une longue discussion sur le fond (plutôt que les généralités et platitudes de circonstance) devant la presse, tout dérogeait aux usages.
Des témoins rapportent que la discussion est restée cordiale jusqu'au moment où les médias ont été conviés à y assister et à poser des questions. Un procédé lui-même curieux qui suggère que Donald Trump a voulu transformer un conseil de guerre en numéro de politique spectacle. Habitué à ce qu'on lui mange dans la main ou qu'on lui tape sur l'épaule, il escomptait la soumission de son hôte pour goûter un moment de gloire, une célébration de ses talents de négociateur et de faiseur de paix. Il avait été jusqu'à inviter les représentants de l'agence Tass – tout en déniant l'accès à l'Associated Press et à Reuters. Avec, en prime, la satisfaction de se venger d'un homme qu'il déteste. Vance n'a-t-il pas pris la peine de reprocher à Zelensky d'avoir fait campagne "pour l'opposition" en Pennsylvanie – il avait visité en septembre 2024 une usine de munitions à Scranton, la ville natale de Joe Biden.
Ainsi organisée, la réception du président ukrainien à Washington évoque davantage la convocation jadis, à Moscou, d'un chef de parti communiste récalcitrant dans un "pays frère", hormis le fait que la rentrée dans le rang était alors orchestrée à huis clos. La ressemblance est d'autant plus frappante, et la comparaison d'autant plus indiquée, que c'est toujours à Moscou qu'on récoltera les bénéfices de cet invraisemblable pugilat.
En effet, s'il a bravement résisté à une humiliation programmée (le juste n'est jamais humilié par la brute), Volodymyr Zelensky n'en est pas moins affaibli par le possible abandon de son plus puissant allié. Vladimir Poutine ne peut que s'en réjouir, quand bien même il ne saurait se bercer d'illusions. Si les Américains veulent écarter Zelensky des négociations (il devra d'abord "présenter des excuses", a fait savoir le secrétaire d'État Marco Rubio), aucun accord de paix ne pourra jamais être conclu sans les Ukrainiens et leur président. A fortiori si les Européens leur renouvellent un soutien inébranlable.