Industrie pharma : les promesses de l'UE tenues ? "Le secteur n'est pas du tout en crise"
Investissements, soutien à la formation, plan de relance… L'Europe a-t-elle maintenu ses promesses pour le secteur pharma, dopé pendant la crise du Covid-19 mais qui pourrait désormais ralentir ?

- Publié le 09-06-2024 à 13h25

"Nous, on n'a pas de télétravail. C'est la grande différence dans notre métier", glisse avec un léger sourire Assane (nom d'emprunt, l'homme a préféré parler anonymement), pédiatre actif au Chirec, l'hôpital d'Auderghem, lorsqu'on lui demande si la situation depuis la crise du Covid a fortement évolué dans les métiers liés aux soins.
"On n'a pas de quart-temps non plus" poursuit-il, alors qu'il remplit un carnet de santé. Mais le discours n'est aucunement plaintif. "Le stress n'est plus le même. Ce n'est pas problématique ici. Surtout en pédiatrie où les cas de Covid étaient plutôt légers. On a plutôt été épargnés. Chaque médecin a été confronté à des décès de bébés dans le service… mais souvent à cause de maladies ou troubles qui s'ajoutaient au Covid. Au final, les bronchiolites ont été plus importantes et plus nombreuses", poursuit l'homme, depuis son cabinet personnel bruxellois.
"Mais au niveau de la pression sur le personnel, heureusement qu'on a eu les vaccins. On a vu une grande différence. Ça a changé la vie et réduit les absences et les quarantaines", se souvient-il.
Quid de l'industrie pharma ?
L'industrie pharmaceutique est incontournable dans le secteur de la santé. Une industrie où la Belgique est leader et où l'Europe s'est fortement impliquée depuis la crise du Covid-19. Car si la santé n'est à l'origine pas une compétence de l'Union, la pandémie a changé la donne et l'Europe a poussé la réflexion pour renforcer son tissu industriel. Une réflexion qui a profité à la Belgique, considérée comme une championne du secteur. C'est d'ailleurs chez nous qu'ont été produits une très grande partie des vaccins contre le Covid-19 de la firme Pfizer.
Mais ces moyens mis sur la table (dont le plan EU4Health), qui se comptent en milliards d'euros, ont-ils été réduits depuis, alors que la guerre en Ukraine a bousculé les priorités ?
"En ce qui concerne le plan de relance européen, les budgets engagés sont maintenus. Les projets pour renforcer la production industrielle ne sont pas abandonnés, loin de là", se réjouit Frédéric Druck, directeur d'Essenscia, la fédération belge de l'industrie de la chimie et des sciences de la vie.
Il précise que les moyens seront débloqués "au fil de l'eau" ces prochaines années et sont parfois intégrés aux différents plans de relance (fédéral et wallon), mais il est donc confiant.
"Nous confortons notre rôle de leader en Europe. Et la présidence belge du Conseil de l'Union européenne a aidé, en faisant porter la voix de la Belgique", avance-t-il.
De là à profiter de ce rôle de présidence pour se mettre en avant, potentiellement au détriment de pays partenaires ? "Non. La présidence tournante permet justement de structurer des travaux sur des domaines où les pays sont spécialisés. Et le fait d'avoir des partenaires mais aussi des pays compétiteurs permet d'être plus efficaces", affirme-t-il, estimant que la présidence belge a été "brillante". S'il ne donne pas plus de détail à ce propos, il estime qu'Alexander De Croo a, malgré la période électorale, réussi à maintenir un cap symbolique dans le domaine et défendre les positions belges auprès de l'Union européenne.
On lui demande s'il a senti un ralentissement dans les investissements ces derniers temps. "Non, la recherche continue. La crise a montré nos capacités industrielles exceptionnelles, comme pour le site de Pfizer à Puurs. Alors oui, les volumes ne sont plus les mêmes, mais les investissements sont toujours là", assène-t-il.
"On est dans la Champion's League de l'industrie pharma. Être premier tout le temps est difficile, il faut se battre, il y a de la compétition, mais c'est assez formidable !"
"Les incitants fiscaux restent essentiels et il faut une stabilité dans ceux-ci. 4 500 emplois ont été créés sur 7 ans, et plusieurs milliers seront créés prochainement", enchaîne-t-il, soulagé de l'échec de la réforme fiscale du ministre des Finances Vincent Van Peteghem (CD&V), qui aurait pu réduire les facilités fiscales pour la Recherche et le Développement (R&D). Pour lui, les plans européens et nombreuses déclarations de la Commission européenne, même si elles ne se transforment pas en investissements directs clairs, ont permis de rassurer le secteur et donc d'investir avec une vision à long terme. Le secteur attend donc un soutien tout aussi fort dans les prochaines années.
"On est dans la Champion's League de l'industrie pharma. Être premier tout le temps est difficile, il faut se battre, il y a de la compétition, mais c'est assez formidable !", termine-t-il, en message indirect au prochain gouvernement fédéral.
"Aujourd'hui, du côté patronal, le lobbying se concentre sur le défi climatique et les prix de l'énergie"
Pour avoir un portrait plus complet de la situation, tournons-nous du côté syndical. Andrea Della Vecchia, secrétaire fédéral de la FGTB Chimie nous livre son regard.
"Il n'y a pas de crise dans la chimie et l'industrie pharma actuellement, même si le boom des vaccins est passé. Il y a forcément un ralentissement. Pfizer a annoncé des économies sur son site de Puurs et sur le site bruxellois. Mais c'est normal", entame-t-il d'entrée de jeu.
"Mais il faut être clair: le laxisme ne fera que faire prendre du retard. L'industrie pharma a fait des profits extrêmement importants et a les moyens d'investir"
"Les fédérations patronales estiment néanmoins que nous sommes encore dans un cycle de création d'emplois, avec un objectif de 6 000 en plus ces prochaines années. Je pense que c'est juste", poursuit-il, précisant qu'environ 30 000 personnes travaillent dans le secteur "dont beaucoup de gens non diplômés du supérieur, les métiers de la pharma sont très variés !", tient-il à préciser.
"C'est un secteur déjà très largement subsidié. Et très rentable, ce qui est très bien. Mais c'est vrai que c'est un secteur qui paie assez peu d'impôts grâce aux niches fiscales et aux avantages liés aux brevets", pointe-t-il.
Mais s'il se réjouit de la bonne santé du secteur, il se veut plus critique sur un lobbying qui se déroule actuellement.
"Aujourd'hui, du côté patronal, le lobbying se concentre sur un allègement des normes climatiques (dans les discussions au niveau fédéral et européen, NdlR) et les prix de l'énergie. Ils aimeraient surfer sur la vague des agriculteurs et avoir un allégement de certaines règles. Mais il faut être clair : le laxisme ne fera que faire prendre du retard", avance-t-il fermement. "L'industrie pharma a fait des profits extrêmement importants et a les moyens d'investir. Les marges sont exceptionnelles. Alors je peux comprendre l'argument des craintes si l'économie ralentit, mais pour le moment, il n'est pas valable : les constellations sont alignées pour pouvoir investir", ajoute l'observateur.
"Il ne serait pas éthique de baisser encore le coût pour ces entreprises, via des aides, alors qu'on ne le fait pas pour les ménages par exemple"
"L'éternelle rengaine sur le prix de l'énergie en Europe est réelle, mais ce handicap compétitif face aux USA et à la Chine était déjà là avant la crise énergétique. Il ne serait pas éthique de baisser encore le coût pour ces entreprises, via des aides, alors qu'on ne le fait pas pour les ménages par exemple", commente-t-il fermement, pour se concentrer sur les discussions en Belgique. "Je me réjouis d'une industrie en forme. Les industriels le prouvent en octroyant des dividendes, et on peut comprendre que les actionnaires attendent cela, mais dans ce cas il ne faut pas compenser via des aides publiques", affirme-t-il.
L'industrie pharma est-elle, selon lui, toujours aussi soutenue ? "Oui, sans ambiguïté ! Les industriels pharma ne sont pas les laissés-pour-compte des politiques belges au niveau régional et fédéral. Et au niveau européen également", termine-t-il.