"Chaque action, chaque petite avance ou petit retard, a pu avoir des conséquences dramatiques" : plongée en apnée au coeur du 11 septembre
11 Septembre, une histoire orale, du journaliste américain Garrett M. Graff, vient d'être traduit et publié en français (éditions Les Arènes). Ce récit retrace méticuleusement les 102 minutes qui ont changé la face du monde à travers 500 témoignages plongeant le lecteur au cœur de la catastrophe.
- Publié le 11-09-2021 à 09h35
- Mis à jour le 11-09-2021 à 13h29

Le 11 septembre 2001, aux alentours de neuf heures du matin, le jeune Garrett M. Graff se trouvait à Boston, prenant son petit-déjeuner dans la cantine universitaire. Une journée ordinaire qui bascule tout à coup lorsque l'un de ses camarades "débarque vers 9 h 15 en disant que deux avions se sont crashés dans le World Trade Center. À partir de là, tout est absolument clair dans ma mémoire", dit aujourd'hui ce journaliste passé par Politico et le Washingtonian Magazine : "Je ne suis pas retourné dans cette cantine depuis lors, mais je pourrais sans problème désigner la table à laquelle je me trouvais, et qui se trouvait avec moi. Je pourrais parfaitement vous décrire cette journée-là, et ce qui s'est passé ensuite, quand j'ai vu la première photo d'Oussama Ben Laden. Je me rappelle m'être senti désorienté, et je me demandais pourquoi tout le monde à la télévision était aussi certain que ce type dont je n'avais jamais entendu parler était visiblement la personne qui nous attaquait."
Quand le destin se joue à un rien
Depuis, Graff est devenu historien et journaliste. Son livre, 11 septembre, une histoire orale, vient d'être traduit et publié en français (éditions Les Arènes). Ce récit retrace méticuleusement les 102 minutes qui ont changé la face du monde à travers 500 témoignages plongeant le lecteur au cœur de la catastrophe. "Ce qui n'a cessé de me frapper en écrivant ce livre, dit Graff, c'est le caractère aléatoire du destin dans ces circonstances : en tant qu'humains nous prenons des milliers de décisions par jour, sans jamais penser aux conséquences que cela pourrait avoir."
Pour beaucoup, ce "caractère aléatoire" du destin fut, ni plus ni moins, une question de vie ou de mort. Dans une salle de réunion du Pentagone, au moment où le bâtiment est percuté par un avion, selon que les gens se tenaient à droite ou à gauche d'une table, ils mouraient ou vivaient. La veille du désastre, le 10 septembre, une employée travaillant dans l'une des tours du World Trade Center est licenciée. "Ils ne savent pas ce qu'ils perdent !", lui lance un collègue compatissant. Le lendemain, allumant la télévision, elle reconnaît son ancien lieu de travail pulvérisé dans le crash. Tous ses collègues sont morts, comprend-elle, avant que les tours ne s'écroulent. Quelques heures plus tôt, du côté de l'aéroport de Boston, un responsable du contrôle des billets laisse passer, par souci de bienveillance, des passagers en retard afin que ceux-ci ne ratent pas leur avion. Il s'agissait des pirates.

Pour de nombreuses victimes, les derniers instants se sont annoncés sans prévenir – leur témoignage, comme surgi d'outre-tombe, n'en est que plus émouvant. "Je n'arrive pas à croire que ça m'arrive à moi", dit au téléphone un passager d'un vol détourné, comprenant que son sort est scellé en apprenant que d'autres avions viennent de s'écraser. "Oh mon Dieu, je vais mourir", sanglote au téléphone cette jeune femme coincée en haut d'une tour, tandis que les secours admettent, du bout des lèvres, qu'ils ne sauront pas venir la chercher. Certains décrivent des scènes surréalistes, tel ce pompier qui, arrivant au World Trade Center peu après le crash du premier avion, aperçoit un des réacteurs de celui-ci, et, posée à côté, une main amputée.
Des miracles, aussi
Parfois, pourtant, émergeant du chaos, le miracle a lieu. Ce sont les retrouvailles entre un pompier et sa femme employée à la Bank of America (au 81e étage du World Trade Center), après que l'un et l'autre se sont cherchés dans les tours sur le point de s'écrouler, se ratant à chaque fois de peu.
C'est l'histoire de cet ingénieur survivant à l'effondrement d'une tour et s'en tirant avec un pied cassé. Le voilà sortant de l'hôpital pour retrouver sa famille, dont sa femme enceinte. De retour chez lui, sa mère lui lance : "Mais tu dois avoir faim !"
C'est encore l'histoire du chef du restaurant Windows on the World, au dernier étage de la tour nord, qui aurait dû être en cuisine ce matin-là mais s'est arrêté pour acheter une paire de lunettes dans le centre commercial au pied des tours, ratant le dernier ascenseur pour l'enfer.
Un récit qui prend de la hauteur
Pour autant, on ne pourra pas reprocher à l'ouvrage de ne pas prendre de la hauteur : le livre s'ouvre sur le point de vue de Frank Culbertson, astronaute américain tout juste embarqué (fin août 2001) à bord de l'ISS, la station spatiale internationale. Il est, ce jour-là, "le seul Américain à ne pas être sur Terre", rapporte Graff. Très rapidement, Culbertson est informé des tragiques événements qui touchent sa terre natale, et il observe, depuis l'espace, les panaches de fumée qui fondent sur New York après le double attentat et la chute des tours du World Trade Center. L'astronaute se saisit de son appareil photo et documente, d'orbite en orbite, l'évolution de la situation. En quelques minutes, tous les avions américains finissent cloués au sol, l'espace aérien ayant été fermé. N'en reste plus qu'un : Air Force One, l'avion présidentiel censé ramener le président Bush à Washington. L'équipage n'y retournera pas et errera, des heures durant, dans le ciel américain, cherchant un endroit sûr où se poser. Mais ce jour-là, comprend-on très vite à bord, aucun endroit ne semble sûr en Amérique.
À lire cette histoire orale, la catastrophe qu'ont connue les Américains ce jour-là est à ce point massive qu'elle en a occulté un certain nombre de faits importants, comme l'évacuation par les eaux de la pointe sud de Manhattan – de 300 000 à 500 000 personnes –, "une évacuation maritime plus importante que celle de Dunkerque durant la Seconde Guerre mondiale".
"Le 11 septembre ne comporte pas seulement des centaines de milliers d'histoires en son sein, mais des millions, conclut Garrett M. Graff. C'est pour ainsi dire la première catastrophe globale que le monde ait jamais connu. Et en même temps, ce jour-là, chaque action, chaque petite avance ou petit retard, a pu avoir des conséquences terribles : concrètement, aller boire un café à telle heure a pu signifier pour certaines personnes être vivant ou mort. Certains ont été chanceux d'avoir annulé leur vol, ou de l'avoir pris plus tôt, ou plus tard… ou de l'avoir raté."
"Les terroristes ont eu de la chance"
"Je pense à ce qu'il se passe en Afghanistan", confie Garrett M. Graff alors que le pays vient de retomber dans les mains des talibans. À ses yeux, le gâchis est énorme, d'autant que la menace terroriste a été, après les attentats du 11 Septembre, largement surestimée. "Il faut bien se dire que les terroristes ont été chanceux ce jour-là, estime le journaliste. Le ciel était parfaitement dégagé, trois des quatre avions ont été retardés et ils ne les ont pas ratés, ils ont réservé les tickets en leur nom propre et, parce que la bureaucratie n'a pas fonctionné correctement entre le FBI et la CIA, ils n'ont pas été interceptés."
Avec le recul, "les États-Unis, mais aussi l'Otan et l'Europe ont surestimé Al-Qaïda, en les considérant comme des sortes de super-vilains de la fin du monde, ponctue Graff : c'était un groupe qui, le 11 Septembre, comptait à peu près 100 membres. Ce n'était pas une super armée, c'était l'équivalent d'un restaurant bondé… et ce petit groupe a simplement identifié quelques trous dans la sécurité aérienne et les a exploités au maximum. Mais la façon dont les États-Unis, l'Otan et l'Europe ont réagi n'était peut-être pas la bonne : aujourd'hui il y a plus de terroristes et d'endroits instables dans le monde qu'il n'y en avait il y a 20 ans."