L'intelligence artificielle est déjà partout, et il ne sert à rien de crier à la catastrophe

Il est plus aisé de paniquer en imaginant des robots cruels qui anéantissent notre civilisation que de repenser notre modèle social et politique. Or c'est précisément là que résident les vrais enjeux.

Le développement de l'intelligence artificielle doit être réglementé "avec sagesse"
©BELGA

Une opinion de Louis de Diesbach, Éthicien de la technique, Consultant au Boston Consulting Group et auteur du livre "Liker sa servitude" (FYP Éditions).

Pas une semaine, pas un jour même, ne passe sans qu'on nous rappelle les frasques de l'intelligence artificielle : ses dangers, ses opportunités, ses bénéfices, les milliards investis, etc. Paradoxalement même, le lecteur pourra sourire de cette tribune qui vient porter de l'eau au moulin qu'elle juge par ailleurs tourner trop vite – mais il semblerait qu'il en soit ainsi et que tout le monde a toujours quelque chose à dire. Il faut dire que ces avertissements sont signés par des pontes de l'écosystème technologique : Musk (encore et toujours lui), Wozniak ou encore Yuval Harari dans leur célèbre lettre ouverte appelant à un moratoire de six mois sur l'IA, mais également certains des bien nommés "parrains de l'intelligence artificielle" tels que Geoffrey Hinton ou encore Yoshua Bengio – deux récipiendaires du célèbre Prix Turing (également nommé le "Prix Nobel de l'informatique"). Tous nous alertent sur les potentielles évolutions – terribles – de l'IA avec, en ligne de mire, rien de moins que la fin de l'humanité.

Les puissants restent puissants

Après l'affolement vient, fort heureusement, le temps de la réflexion et de la philosophie. Que nous disent ces avertissements ? Que nous présentent ces mises en garde ? Rien de moins que d'imposer une unique vision du monde que cette approche catastrophiste vient, étrangement, sauvegarder. En effet, en criant au loup, on ne force personne à penser et on reste coi face aux événements qui se déchaînent. La sociologue de la technique Sherry Turkle, professeure au MIT, indiquait très justement que "les catastrophes sont toutes traitées comme des intempéries. Elles s'abattent sur nous sans que nous puissions les prévoir […] Quand un événement est qualifié de catastrophe, il n'y a pas grand-chose à en dire […] Il est plus facile de répondre à une urgence que d'aborder ces questions complexes. Nous mettre en 'mode crise' nous permet de remettre à plus tard les discussions indispensables à la pratique politique".

Cette approche catastrophiste ne fait finalement qu'entériner le statu quo : les puissants restent puissants et s'accaparent le monopole de la "bonne pensée" au sujet de l'intelligence artificielle, en cachant au reste du monde qu'ils en profitent cependant grassement – un peu comme quand Jeff Bezos vient en jet privé à la COP pour alerter sur les dangers du réchauffement climatique. C'en devient drôlement tragique.

L'intelligence artificielle est déjà partout

Il faut cependant, peut-être, rappeler deux éléments importants : d'une part, l'intelligence artificielle est déjà là. Partout. Et ce n'est pas forcément une mauvaise chose, mais alerter sur les dangers futurs d'une technologie déjà bien présente est trompeur et fallacieux. D'autre part, si l'IA fait partie intégrante de nos existences, il en est de même pour ses risques et travers : problématiques sociales (on pense aux questions du digital labor et au traitement de certains employés – les bien nommés "travailleurs du clic"), questions autour des biais (de genre, de race, etc.), dangers liés à la désinformation de masse (que les large language models type ChatGPT ou Bard ont rendu bien plus présents), ce ne sont pas les défis et les chantiers qui manquent !

En choisissant de mettre en lumière une potentielle extinction de l'humanité, ce sont tous ces challenges que ces discours choisissent de laisser dans l'ombre – maintenant ainsi un statu quo dont ils sortent largement bénéficiaires. Mais il est certain qu'il est plus aisé de paniquer en imaginant des robots cruels qui anéantissent notre civilisation que de repenser notre modèle social et politique. Or c'est précisément là que résident les vrais enjeux.

Une distraction

Oren Etzioni, l'ancien CEO du Allen Institute for Artificial Intelligence, déclarait que "une des raisons pour laquelle [il] n'aime pas les discussions sur la superintelligence, c'est que ces discussions sont une distraction des vrais défis". La rémunération de la production de contenus (on pense aux différentes questions liées aux droits d'auteur notamment), l'inclusivité et la diversité dans le monde de la tech (et ce dès l'entrée des études !), les coûts environnementaux (toujours plus importants, de l'électricité aux métaux rares) – voilà sur quoi les grands noms de la Silicon Valley devraient se pencher.

Ne soyons pas dupes et sortons de ce discours catastrophiste. L'intelligence artificielle, comme toute technique, n'est ni intrinsèquement positive ni négative mais elle est porteuse d'un projet de société. Aujourd'hui, ce projet est massivement porté par quelques barons de la Big Tech qui ont tout intérêt à ce que la situation n'évolue pas trop et qui, d'une part, s'approprient une très large majorité de la bande passante accordée au débat et décident unilatéralement qui il faut écouter et qui n'est qu'un charlatan. Cependant, c'est par la pluralité des opinions et des débats que l'IA pourra incarner toutes les promesses qu'on lui prête – mais, évidemment, c'est bien plus difficile à mettre en place. C'est pourtant ce que nous devons demander aux responsables : politiques, médiatiques, économiques – dépassons les discours clivants et alarmistes pour nous pencher sur les vraies questions autour de l'intelligence artificielle, des questions qui se posent dès aujourd'hui. Cela demande plus d'efforts, plus d'argent, plus de réflexion. Et un remaniement du statu quo.

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