Ces spécialistes du tacle sur le rival
Comme dans la vie, les familles politiques qui se déchirent font la joie des caquetages et commérages. Il faut que cela cogne, que les portes claquent, que les voix s'emportent.

- Publié le 09-01-2024 à 15h44
- Mis à jour le 10-01-2024 à 12h25

Une "humeur de campagne" de Francis Van de Woestyne.
L'entente fait rarement recette sur le plan médiatique. Lorsqu'un gouvernement travaille discrètement, sereinement, dans le respect des sensibilités de chacune de ses composantes, on juge qu'il est inerte ou assoupi. Il faut que cela cogne, que les portes claquent, que les voix s'emportent : c'est à cela, souvent, qu'est jugée l'action d'un gouvernement.
Dans les partis politiques, c'est pareil. Le calme est rarement mis au crédit d'un président. Parcimonieux dans les médias ? Il ou elle n'a pas de vision, pas d'ambition, pas de charisme. Prudent ? On le dit absent. Il préfère la réflexion au jugement hâtif ? On le considère inapte à montrer son originalité ou sa différence. Un jour sans poster une photo sur Facebook, un post sur X ? Est-il malade, dépressif, assoupi, en fin de parcours ? On spécule : qui va le ou la remplacer ?
Nous, journalistes et lecteurs, avons cette passion, parfois triste, de la boxe, de la lutte, des différends, des mésententes, des coups de gueule. Il en va des familles politiques comme des familles. Les Delon se déchirent autour de leur père fragile ? C'est le délire sur les réseaux sociaux. Les Hallyday se disputent l'héritage de Johnny ? Du pain béni ! Pathétique. Le tribunal médiatique est parfois hystérique.
Reynders-Michel, rivaux, à jamais
En politique, c'est la même musique. Il n'y a qu'à se baisser ou prêter l'oreille à quelques conversations pour entendre les clameurs des hommes et femmes politiques qui, suivant leur ego, leur goût du pouvoir, leur instinct de "tueur" ne peuvent vivre sans tacler leur rival, trop occupés qu'ils sont à gérer leur carrière.
Les libéraux sont les spécialistes. Après avoir, il y a quelques semaines, préciser ses ambitions (conduire la liste européenne et, pourquoi pas, briguer à nouveau la présidence du MR), Didier Reynders a été contraint de se porter candidat à la présidence du Conseil de l'Europe. Un repli parfaitement honorable : s'il est élu, Didier Reynders, souvent plus apprécié par ses pairs à l'étranger qu'au pays, n'est pas homme à s'assoupir dans la fonction qu'il occupe.
Charles Michel ne manque pas de culot lorsqu'il affirme que sa volonté de conduire la liste européenne de son parti est "naturelle". Sa passion européenne n'est pas mise en cause. Mais conduire cette liste, n'est-ce pas là aussi, pour lui, un deuxième choix ? S'il avait obtenu la garantie d'être nommé à la Banque européenne d'investissement, comme des sources bien informées l'assuraient, aurait-il tenu les mêmes propos ?
Ce qui est curieux, dans l'histoire de ces deux hommes, Didier Reynders et Charles Michel est que, malgré leurs différences d'âge, de caractère, ils semblent toujours briguer les mêmes postes au même moment… Brillants, ne peuvent-ils se répartir les fonctions ? Une confirmation : le patron du MR est et reste Charles Michel. Georges Louis Bouchez est l'exécuteur de sa volonté.
Les libéraux ne sont pas les seuls à vivre avec des clans, même si tous les présidents affirment, la main sur le cœur, qu'ils ont mis fin aux tendances. Chez les socialistes aussi, il y a toujours eu des sensibilités divergentes : fédéralistes, régionalistes, communautaristes. Au sein de la même fédération, liégeoise par exemple, les injures ont souvent volé bas. Les sociaux-chrétiens, de tout temps, se sont partagé le gâteau entre aile droite, centriste et démocratie chrétienne. Aujourd'hui, il n'y a plus de gâteau. L'avenir dira si Maxime Prévot réussira à faire monter la pâte grâce à ses nouveaux Engagés. Les écologistes ? Pareil. Les fundis et les réalos ont souvent croisé le fer. Aujourd'hui, les sensibilités sont perceptibles entre verts wallons et bruxellois, entre universalistes et wokistes. Au PTB, circulez, il n'y a rien à voir. Là, c'est l'unité stalinienne qui fait peur. Si l'extrême droite n'a pas de porte-voix, c'est précisément parce qu'elle s'est toujours déchirée entre ses dirigeants de pacotille.
Bâtons dans les roues
En soi, il est sain que, dans un parti politique et dans toute organisation, les membres ne soient pas tous alignés sur une seule parole : nous ne sommes ni en Russie, ni en Chine, ni en Corée du Nord. Il y a une manière positive de voir les choses. Si guerre des clans il y a, c'est parce que les partis, divisés, fourmillent de compétences et parce que la liberté d'expression y est vive. Manque juste un élément : le respect pour l'autre. Dans les partis, chacun devrait faire la courte échelle à l'autre plutôt que placer des bâtons dans les roues du concurrent. On en est loin.