Comment Bruxelles est devenue furtivement la capitale de l'Europe
L'idée initiale de capitale tournante a été happée par un puissant processus de boule de neige, d'abord hésitant, puis irrésistible. Où l'ordre alphabétique s'est révélé déterminant.
- Publié le 09-02-2024 à 10h25

Une opinion de Philippe Van Parijs, philosophe
En 1951, c'est la Belgique qui a opposé son véto au choix de Bruxelles comme siège de la CECA. Six ans plus tard, elle propose Bruxelles comme siège de la CEE, mais d'autres s'y opposent. Et, pourtant, Bruxelles est désormais sans conteste la capitale de l'Union européenne. Elle le doit à l'ordre alphabétique.
Impasse et alphabet
Élaboré à Val-Duchesse sous la houlette de Paul-Henri Spaak, le traité instituant la Communauté économique européenne (CEE) entre en vigueur le 1er janvier 1958. Plusieurs villes sont candidates pour accueillir les nouvelles institutions, parmi elles Bruxelles, avec le site du Heysel. Mais aucune ne fait l'unanimité. Une réunion d'urgence se tient à Paris le 6 janvier. Elle ne parvient pas à sortir de l'impasse. Que faire ?
Comme l'Union européenne aujourd'hui, la CEE connaît une présidence tournante. C'est l'ordre alphabétique qui s'applique. België/Belgique d'abord donc, avant Deutschland et France. Et ce sont les ministres des Affaires étrangères qui sont en charge. Donc Victor Larock, qui vient de succéder à Spaak, devenu secrétaire général de l'Otan.
Dans l'urgence, Larock héberge la première escouade de fonctionnaires CEE rue Belliard, dans les locaux récemment libérés par le ministère de l'Économie. Il vise ensuite un immeuble de bureaux en construction avenue de la Joyeuse Entrée, propriété de la Royale Belge, ultérieurement absorbée par AXA. Le personnel de la CEE s'y installe au cours de l'été 1958.
Le Berlaymont comme aimant
Le gouvernement belge ne tarde cependant pas à réaliser que les besoins en bureaux vont augmenter sans que l'incertitude ne soit dissipée. En décembre 1958, il décide d'acquérir un site proche, le couvent des Dames de Berlaymont, et d'y édifier un vaste immeuble susceptible d'accueillir une administration belge au cas où les institutions européennes décidaient de quitter Bruxelles.
La construction du Berlaymont débute en 1963 et s'achève en 1969. Le bâtiment peut accueillir 3 000 fonctionnaires et son parking 1 600 voitures. Avant même son achèvement, un promoteur privé construit juste à côté le bâtiment Charlemagne, qui accueille une partie du personnel de la Commission de la CEE en attendant son emménagement au Berlaymont.
C'est le début d'un puissant processus de boule de neige, d'abord hésitant, puis irrésistible. En janvier 1967, l'exécutif de la Communauté européenne du charbon et de l'acier (CECA), basé à Luxembourg, fusionne avec la Commission de la CEE et déménage à Bruxelles, qui devient le siège commun, toujours "provisoire", d'une Commission européenne unique.
Le Conseil et le Parlement suivent
À mesure que la présence de la Commission à Bruxelles s'affirme, les autres institutions européennes comprennent que le "provisoire" a toutes les chances de devenir définitif. Logé d'abord près de la gare centrale, le Conseil des ministres s'installe au Charlemagne en 1969. Mais il souhaite un bâtiment beaucoup plus grand. Au terme de longues controverses, son choix se porte sur un site situé juste en face du Berlaymont. La construction du Juste Lipse débute en 1989 et s'achève en 1995.
La Commission européenne, alors présidée par Romano Prodi, ose demander à un groupe d'intellectuels européens de réfléchir à "Bruxelles capitale de l'Europe" et de publier ses conclusions sous ce titre en octobre 2001.
Entre-temps, le Parlement européen, officiellement basé à Strasbourg, est élu au suffrage direct pour la première fois en 1979 et souhaite que ses commissions puissent se réunir à Bruxelles. En 1981, il acquiert à cet effet le bâtiment de la rue Belliard actuellement occupé par le Comité économique et social. En 1987, un consortium privé entreprend la construction d'un centre de congrès sur le site de la gare de Bruxelles-Luxembourg, prétendument sans aucun rapport avec l'éventualité que le Parlement s'y installe un jour. En novembre 1990, son président n'en exprime pas moins le souhait du Parlement de louer, puis d'acheter le complexe.
Lors du sommet européen tenu à Edimbourg en décembre 1992, le caractère "provisoire" des sièges est enfin levé. Bruxelles est confirmée comme siège officiel de la Commission, du Conseil des ministres et du Comité économique et social, et Strasbourg comme siège officiel du Parlement. Il est toutefois acté que certaines sessions plénières pourront avoir lieu à Bruxelles et que les commissions y tiendront toutes leurs réunions. Les lobbys de tous types savent désormais que c'est à Bruxelles qu'ils doivent s'ancrer.
Consécration
Ce n'est pas encore la fin de l'histoire. Car l'Union européenne, telle qu'elle se nomme depuis le traité de Maastricht de 1992, vit encore dans la fiction d'une capitale tournante, qui se déplace d'un État membre à un autre, semestre après semestre, au rythme des présidences tournantes. Lors du sommet de Nice de décembre 2000, il est convenu qu'à partir de l'élargissement de 2004, les quatre sommets réguliers des chefs de gouvernement se tiendront tous à Bruxelles.
Dans la foulée de cet accord, la Commission européenne, alors présidée par Romano Prodi, ose demander à un groupe d'intellectuels européens de réfléchir à "Bruxelles capitale de l'Europe" et de publier ses conclusions sous ce titre en octobre 2001. Peu après, elle accepte qu'une exposition d'affiches intitulée Comment Bruxelles est devenue la capitale de l'Union européenne soit installée sur les panneaux de verre qui entourent le Berlaymont. Il ne s'agit plus seulement de sièges. Le mot "capitale" est officiellement prononcé.
Une dernière étape reste à franchir. Depuis que les sommets européens existent, chacun d'entre eux est présidé par le chef du gouvernement du pays assurant la présidence tournante. En décembre 2007, le traité de Lisbonne crée le poste de président "permanent" du Conseil européen, inauguré le 1er janvier 2010. Ce ne sont pas que les réunions de l'organe suprême de l'Union qui se fixent à Bruxelles. C'est aussi son président.
Consécration tangible du statut de Bruxelles en tant que capitale politique de l'Union européenne, l'immeuble Europa offre un siège permanent au Conseil européen et à son président. Sa construction, accolée au Juste Lipse, débute en 2011 et s'achève en 2016.
Si Bruxelles a acquis ce statut de capitale, ce n'est donc pas en vertu d'un choix délibéré. Elle l'a acquis furtivement, en stoemelings, en raison de l'incapacité des six États fondateurs de parvenir à un consensus. Un hasard banal – le fait que "Belgique" commence par B – a ainsi donné naissance, d'abord timidement, puis avec une assurance croissante, à un fait accompli massif et irréversible.

