Une cathédrale c'est comme un tapis de méditation zen
Comme une mosquée ou un banc de jardin, la cathédrale capture un espace vide. Qui nous apprend à être disponible, à être là. Mais pour être présent, l'espace ne suffit pas : il faut aussi le temps – vide, lui aussi. Dix étapes pour y rentrer.
- Publié le 09-12-2024 à 12h04

Une tribune de Guillaume de Stexhe, professeur émérite UCLouvain – Saint Louis Bruxelles
1. Comme beaucoup, je suis fasciné par la restauration de Notre Dame de Paris. D'autant plus qu'à une époque (déjà lointaine), habitant à quelques centaines de mètres, je la traversais fréquemment, parfois – j'en rougis – pour aller prendre le métro à St Michel. Et qu'à une autre époque, il m'est arrivé de "battre la pierre", comme on dit dans ma région pour les maçons qui ont la chance de monter des murs en taillant des blocs de (vraie) pierre – ce qui me rend particulièrement sensible au formidable travail des artisans qui l'ont restaurée et de ceux qui l'ont élevée il y a huit siècles.
2. Mais quel sens a ce grand vaisseau qui a des voûtes pour voiles, et comme rames ses arcs-boutants plongeant dans la Seine ? Quel sens pour toutes les cathédrales, toutes les églises ? Ayant très peu voyagé, je ne peux parler des temples d'ailleurs : par contre, pour la petite expérience que j'en ai, j'y joins évidemment les mosquées – en pensant particulièrement à celle de Cordoue, et à la Karaouiyine de Fès. Quel sens, donc ? Lors de l'incendie, on avait assisté à quelques prises de bec entre ceux qui ne voulaient y voir qu'un patrimoine ("public"), témoin de l'art des (francs-) maçons, et d'autres qui rappelaient qu'elle est d'abord un lieu de prière et de d'assemblée religieuses et chrétiennes. Pour ma part, c'est à l'intersection de ces deux perspectives, à leur point de recoupement j'espère, que fait signe le mystère d'une cathédrale – et, dans une certaine mesure, de tout genre de temple.
3. Une cathédrale, c'est fait non pas pour être photographiée, mais pour y entrer ; et une fois entré, s'arrêter. Alors on comprend, de suite, que c'est d'abord un espace, ou plutôt : de l'espace. Un fragment d'espace, capturé par l'architecture. Elle n'a ici d'autre visée que de construire un espace, de le faire advenir, simplement rendu manifeste par la structure qui l'enveloppe et ainsi visibilise l'invisible de l'espace. Ce ne sont pas les murs qui comptent, mais ce qu'il y a entre eux : l'espace. Et les voûtes ne sont là que pour l'empêcher de s'échapper par le haut – et le silence pour lui permettre de résonner.
4. Un espace pour quoi ? Pour lui-même. Pour rien d'autre que d'éprouver, expérimenter physiquement, charnellement, l'espace comme tel. Non pas un endroit où il y a, ou bien où on fait, des choses, mais un pur champ. Un pur champ d'expérience. Quelle expérience ? Celle de la présence. Non pas celle de quelque chose ou de quelqu'un, mais la présence comme dimension – où on s'éprouve purement et simplement comme étant là. Dans l'espace pur d'une cathédrale, ça vous tombe dessus : on fait l'expérience d'être là, et d'être capable (si on cultive cette expérience) d'être là.
5. En s'éprouvant situé dans cet espace, on prend conscience de soi-même ; pas en tant que "moi", que l'individu particulier qu'on est : mais de façon bien plus profonde, comme originairement plongé dans un champ de présence, et y participant. Un champ vide où, précisément parce qu'il est vide, "quelque chose", toute chose peut apparaître, se présentifier : en s'éprouvant comme situé dans le champ de présence qu'est l'espace, on se découvre comme soi-même ouvert à tout ce qui peut s'y présenter, participant à la présence, capable de présence à… d'être là, et pour ce qui se présenterait.
La cathédrale, c'est le miracle d'un espace qui fait qu'on est simplement là. Qui y appelle. Qui y entraîne. Qui y exerce. On peut faire le rapprochement avec un espace de méditation zen – un simple tapis dans une pièce. Le centre de cet espace, de ce tapis, on n'y marche, pas on le contourne. Il reste vide et inutilisé, mais de ce vide rayonne la (capacité de) présence dans laquelle on essaye de se plonger. Un tapis zen est une cathédrale.
6. Pour être présent, l'espace ne suffit pas : il faut aussi le temps – vide, lui aussi. Non pas le temps pour faire des choses : pas plus qu'une cathédrale n'est faite pour être photographiée, elle n'est faite pour être "visitée" ("avez-vous fait Notre-Dame ? Moi, j'ai fait la Sainte chapelle"…), mais pour s'y arrêter – longuement, en silence. Assis, ou debout, ou marchant, peu importe : y rester le temps qu'il faut pour que le temps qui passe se fasse sensible et cesse précisément de passer : qu'il devienne demeure. Comme l'espace, le temps libre de toute occupation, de tout projet d'avenir, le temps vide et pur. Pour quoi ? Pour lui-même, à nouveau ; c'est-à-dire pour rien d'autre que pour s'éprouver simplement présent, et capable de présence. À nouveau, je suis là – rien d'autre. Le temps (vide), avec l'espace (vide), expérimentés comme ce qui nous permet d'être là.
7. Tout comme l'espace (vide et sensible) de la cathédrale, le temps devient sensible comme durée quand il ne se passe rien, quand on l'éprouve (l'endure) patiemment. Il se révèle alors comme un champ de présence dans lequel on est situé et plongé : un champ qui rend possible que quelque chose arriver- se présente ; non pas succession de faits, mais pur milieu de l'événement. Plongé dans ce temps-là, on se découvre, au plus profond de soi, construit comme disponible : capable d'être soi-même présent à ce qui se présente. le temps (vide) de la cathédrale (ou de la méditation) comme expérience, comme exercice du présent. Voilà, je crois, à quoi servent les "cathédrales", à quoi elles m'ont éveillé – à commencer par la grande église sobre et silencieuse de mon bourg d'Ardenne… Les cathédrales, grandes ou petites, murs de pierre ou tapis de chanvre : écoles d'être là, espaces de la présence.
8. La présence qui est "l'âme du monde", la merveille des merveilles, le miracle. C'est cet accès à la présence qui nous fait humains : les humains, ceux qui peuvent être là. Présents.
9. Un pas de plus. Dans les cathédrales, la présence peut s'éprouver comme ce qui nous accueille – avec puissance et discrétion. Comme un don qui nous est présenté. Comme une bonté qui se propose en même temps qu'elle nous enveloppe doucement. La présence a le goût d'un accueil et d'un don.
10. Et dans ce miraculeux espace-temps de la présence, dans ce qui a le goût d'un don et d'une bonté, je crois qu'une autre merveille encore, un autre miracle, mais absolu, celui-là, peut se faire pressentir : le miracle de la rencontre. Pas seulement présence, mais rencontre. Présence partagée. Partage de la présence.
Et si je dois mettre une photo, ce sera des arcs-boutants
Je pense que c'est cela que les chrétiens célèbrent dans les cathédrales : le miracle absolu de la présence-en-partage (ce qu'ils appellent "la présence réelle", et que signale la petite lampe rouge qui intrigue les touristes). Ils ne comblent pas le vide de la cathédrale avec "quelque chose" qui le remplirait : ils creusent la présence jusqu'à son foyer, car la présence, qui s'éprouve d'abord comme un champ où on se découvre situé, puis peut se goûter comme ce qui nous accueille et se donne, s'expérimente de façon radicalisée dans le partage. Elle révèle dans son secret : elle est partage. Mais une chose à la fois.
Je suis bien obligé de mettre une photo, mais évidemment, impossible de photographier l'espace ! Alors, j'ai choisi une photo des admirables arcs-boutants : ce sont eux, sans doute, qui peuvent le mieux rendre sensible cette opération de capture d'un espace (vide) qu'est une cathédrale (ou une mosquée, ou un tapis, ou un banc dans le jardin).

