Faut-il limiter la vente d'alcool dans les aéroports?
- Publié le 22-06-2018 à 09h42
- Mis à jour le 22-06-2018 à 15h31
Après avoir dû dérouter un de ses avions en raison du comportement de passagers ivres, Ryanair a redemandé lundi que la vente d'alcool soit limitée à deux verres par personne dans les aéroports et qu'elle soit interdite avant 10 h. Faut-il limiter la vente d'alcool dans les aéroports?
Oui pour Thierry Lemmens, ex-pilote de la Sabena.
Même s'ils ne menacent pas directement la sécurité du vol, les passagers ivres sont un vrai problème pour les autres passagers et pour eux-mêmes. En cas de troubles alcoolisés, les compagnies répercutent le coût d'un atterrissage forcé sur le responsable.

En tant qu'ancien pilote, avez-vous souvent été confronté à des problèmes d'ivresse de la part de passagers ?
Oui, il est connu qu'une grande partie de la population a peur de prendre l'avion, donc c'est un moyen de se désinhiber…
Vous avez un exemple précis ?
J'étais copilote sur un Zurich-Los Angeles, et il y a eu un incident. Le commandant est sorti du cockpit pour calmer le trublion, et il a fallu que le mari d'une des hôtesses, qui était dans l'avion, s'interpose pour l'empêcher de s'en prendre au commandant.
Sur quels types de vols avez-vous remarqué des problèmes ?
Surtout sur les longs courriers. Les gens achetaient des bouteilles d'alcool fort au duty free, et comme les softs étaient gratuits, ils demandaient toutes les cinq minutes un cola ou un jus d'orange. Ensuite ils sont malades, ils vomissent partout. Et le plus gros problème, c'est qu'ils deviennent violents. J'avais un ami qui était en cabine principale sur un long courrier, il a dû en remettre un à sa place avec un coup de boule car le gars était complètement incontrôlable.
N'y a-t-il pas un dilemme entre l'impératif commercial qui consiste à vendre de l'alcool en duty free et l'impératif de sécurité et de quiétude en vol ?
C'est tout le problème : les boutiques hors taxes n'accepteront jamais de ne plus vendre d'alcool, qui est un de leurs fonds de commerce. Monsieur O'Leary a le chic pour lancer des idées en l'air, même si en l'occurrence, celle-ci est bonne.
Comment gère-t-on un ou plusieurs passagers ivres dans un avion ?
Quand on m'a formé comme commandant, s'il y avait un problème on nous demandait de mettre notre plus bel uniforme et d'essayer d'aller calmer le trublion. Après, tout dépend du caractère de la personne, si elle est encore influençable ou pas. Mais cela pouvait effectivement dégénérer. Aux Etats-Unis par exemple, cela arrive régulièrement qu'un avion doive atterrir pour débarquer une personne alcoolisée, ce qui coûte évidemment très cher même si la compagnie peut se rabattre ensuite sur le passager en question. Reste à voir si celui-ci est solvable…
Un passager ivre peut-il concrètement menacer la sécurité d'un vol ?
L'avion en lui-même n'est pas en danger dans ces cas-là, quoique le passager ivre pourrait encore chipoter du côté des portes, mais en principe la pression est du bon côté donc ça ne fait pas de drame. Ce sont les autres passagers qui peuvent se retrouver en danger. Nous, dans le cockpit avec la porte verrouillée, on ne risque pas grand-chose. Mais on ne peut pas laisser les gens se massacrer entre eux.
D'autres produits ont été interdits dans les avions, comme les cigarettes. Pourquoi pas l'alcool ?
Dans ce cas, la décision doit être politique. Mais les cigarettes posaient un problème tout autre : la valve placée à l'arrière de l'appareil pour réguler la pression se bloquait tous les quinze jours à cause de la nicotine…
Est-il vrai que boire dans l'avion décuple les effets de l'alcool ?
Oui, l'altitude potentialise les effets de l'alcool. C'est ce qu'on appelle l'hypoxie (l'inadéquation entre les besoins et les apports d'oxygène, NdlR).
Entretien : Clément Boileau
Non pour Jean-Jacques Cloquet, CEO de Brussels South Charleroi Airport.
Les incidents liés à une consommation excessive d'alcool sont extrêmement rares. Nous ne devons pas pénaliser les autres passagers ni les commerçants de l'aéroport. En cas de problème, la police intervient et peut interdire un passager de vol.

Faut-il selon vous suivre l'avis de Ryanair et limiter la vente d'alcool dans les aéroports ?
Non. Je comprends leur volonté d'éviter des incidents dus à des passagers qui auraient abusé d'alcool. Par contre, ce n'est pas parce qu'une infime partie des voyageurs a malheureusement l'alcool difficile que l'on va pénaliser plus de 99 % des passagers.
Notre priorité est la sécurité, mais il ne faut pas commencer à supprimer l'alcool dans les aéroports. Si c'est le cas, on fera du tort au fonctionnement économique des commerces. Je pense aussi que nos passagers ne restent pas des heures dans l'aéroport car Charleroi n'est pas un aéroport de transit à l'heure actuelle. C'est-à-dire qu'il faut déjà boire beaucoup et en peu de temps pour exagérer sur la boisson lorsqu'on se trouve dans l'aéroport.
Qu'en pensent les commerçants présents à Brussels South Charleroi Airport ?
Ils ne sont pas du tout contents. Aujourd'hui, il faut atteindre une certaine rentabilité pour pouvoir payer toutes les personnes qui travaillent dans ces magasins. C'est aussi grâce à ces revenus-là que l'on peut faire fonctionner l'entreprise. C'est tout de même leur fonds de commerce. Je ne pense pas que les commerçants exagèrent ou poussent à la consommation. Avant 10 h du matin, il n'y a pas énormément de personnes qui commandent de l'alcool. Aujourd'hui, deux commerces vendent du vin ou de la bière au sein de notre aéroport : l'un se trouve dans la zone publique et l'autre dans la zone réservée aux passagers. Ils ne vendent donc pas d'alcools forts. Par contre, dans les avions, les compagnies en vendent.
Que se passe-t-il lorsqu'un passager a trop bu ?
On a la chance d'avoir un aéroport à taille humaine, où tout le monde se connaît. Cela implique que nous avons mis en place une excellente collaboration avec la police. Dès qu'on constate une anomalie, n'importe laquelle, on en informe les agents qui interviennent très rapidement.
On a eu la blague il y a deux semaines. Des personnes qui devaient prendre un vol spécial ont abusé. Ils se sont retrouvés bloqués dans l'aéroport car leur vol avait plusieurs heures de retard. Ils ont commencé à boire de façon excessive. Une fois que la police est arrivée, ils se sont tout de suite calmés. Neuf fois sur dix, c'est le cas et la tension redescend.
Il faut savoir que le commandant de bord est tout-puissant dans l'avion. Donc, s'il constate que quelqu'un pourrait entraver la sécurité lors du vol, il a tout à fait le pouvoir de l'empêcher d'embarquer.
Le commandant peut refuser l'embarquement d'un passager mais effectue-t-il un contrôle d'alcoolémie sur ce dernier ?
C'est son personnel de bord qui va repérer le passager à l'attitude agressive. Le commandant en est alors informé et il a la possibilité d'appeler les forces de l'ordre pour qu'elles évacuent la personne. Mais, quand on y réfléchit, le même problème existe aussi pour les personnes qui décident de boire en plein vol. Vous savez, quand vous avez un vol de trois ou quatre heures, vous avez l'occasion de boire beaucoup plus que dans un aéroport. Est-ce qu'il faudrait aussi interdire l'alcool à bord des avions ? Alors, on ne s'en sort plus ! Je pense qu'il est trop facile de tout arrêter dès que l'on se retrouve confronté à un problème. Il faut simplement prendre des mesures pour ceux qui exagèrent. Point.
La très grande majorité des passagers est on ne peut plus sérieuse. Même si elle aime peut-être bien boire une petite bière ou un petit verre de vin avant d'embarquer, ce n'est pas pour autant que ces personnes représentent un danger. On ne va pas commencer à les pénaliser.
Si un jour, il fallait supprimer l'alcool dans les aéroports, il faudrait, en toute logique, le supprimer dans les avions aussi.
Que se passe-t-il quand les passagers exagèrent trop souvent ?
Il se peut qu'une compagnie aérienne décide de blacklister un passager qui se montre agressif pour une raison x ou y. Il peut donc être interdit de vol pour un certain temps.
Entretien : Louise Vanderkelen
Fausses turbulences, vraies propositions
Il fut un temps où demander au pilote de générer de fausses turbulences en cas de mauvaises ventes de verres d'alcool dans l'avion ne choquait pas Michael O'Leary, patron de Ryanair. Depuis quelque temps, le voilà pourtant qui plaide pour limiter la consommation d'alcool… dans les aéroports seulement. Entre autres, Ryanair souhaite "une interdiction de la vente de tout alcool dans les bars et restaurants avant dix heures, l'utilisation obligatoire des cartes d'embarquement lors de l'achat de boissons alcoolisées dans les bars et restaurants", ou encore, le contrôle de "la vente d'alcool dans les bars et les restaurants aux passagers dont le vol est retardé, en limitant à deux le nombre de boissons par carte d'embarquement".
La compagnie se veut intransigeante sur certaines lignes. Les passagers venant de Glasgow Prestwick et de Manchester vers Alicante, ainsi que de tous les vols britanniques vers Ibiza, ne sont plus autorisés à apporter de l'alcool duty free à bord. Ils doivent le mettre en soute. En cas de "turbulences", ils pourront toujours commander un verre ou deux…