La Belgique va-t-elle faire son grand retour sur ce sous-continent "délaissé" depuis 25 ans ?
Depuis 2000, aucun avion ne relie directement la Belgique et l'Amérique du Sud. Une importante délégation belge, menée par la princesse Astrid, s'envole cette semaine au Brésil pour tenter de gommer cette anomalie. Mais l'affaire ne sera pas simple…

- Publié le 18-11-2024 à 12h31
- Mis à jour le 18-11-2024 à 12h41

C'était il y a près d'un un quart de siècle. Un avion de la compagnie aérienne brésilienne Vasp, en provenance de São Paulo, atterrissait pour la dernière fois sur le tarmac de l'aéroport de Bruxelles. À l'époque personne ne s'imaginait que ce vol serait aussi, à ce jour, la dernière liaison directe de passagers entre la Belgique et l'Amérique du Sud. Quelques mois plus tôt, la compagnie nationale Sabena avait elle aussi arrêté ses vols vers la capitale économique du Brésil. La fin était proche pour l'ancien fleuron belge, qui n'allait pas survivre aux attentats de New York et ferait faillite en novembre 2001.
Un vide énorme suite à la fin de la Sabena
Depuis, si l'aéroport de Zaventem a enfin retrouvé ses chiffres de fréquentation d'avant Sabena, l'Amérique du Sud est restée comme une zone blanche depuis Bruxelles. Les passagers belges qui veulent se rendre vers le sous-continent doivent faire un transit via Paris, Amsterdam, Madrid, Londres, Francfort ou Lisbonne. Une situation qui ne satisfait pas des deux côtés de l'Atlantique. "C'est une anomalie que la capitale de l'Europe ne soit pas reliée directement à toute cette partie du monde", fait savoir un expert du secteur. Selon lui, une ville se détache sur le sous-continent : São Paulo. "Relier la mégalopole brésilienne ferait sens. C'est la capitale économique du plus grand pays d'Amérique du Sud".
Des liens économiques importants
Le Brésil est ainsi de loin, le plus important partenaire commercial sud-américain de la Belgique. Le pays se classe au 17e rang des principaux clients de notre royaume – avant le Japon, mais après l'Irlande – avec un total des exportations belges de marchandises s'élevant à près de 5 milliards d'euros en 2023. Le Brésil était, lui, le 31e fournisseur de biens de la Belgique l'année dernière. Signe de ces bons échanges, la compagnie aérienne Latam, issue de la fusion des compagnies chilienne Lan et Brésilienne Tam, a récemment triplé ses vols cargo vers Bruxelles, faisant de Zaventem son hub européen.
Tous les astres semblent alignés
Du côté des autorités bruxelloises, on remarque aussi une forte augmentation du nombre de touristes brésiliens visitant notre pays et l'on plaide pour l'ouverture de cette ligne directe vers "l'éternel pays d'avenir". La communauté brésilienne installée en Belgique est, enfin, en très forte hausse. Tous les astres semblent donc alignés pour que cette nouvelle destination se trouve prochainement sur le tableau des départs de Zaventem. "Nous examinons les possibilités, nous explique-t-on auprès de l'aéroport national qui se dit "convaincu qu'une liaison aérienne avec le Brésil présente un potentiel important".
Parfois certaines destinations étaient décidées après une simple visite d'Etat dans un pays, sans aucun calcul de rentabilité. Beaucoup de vols de la Sabena étaient des gouffres financiers."
Pourtant rien n'est acquis. Une ligne intercontinentale ne se lance pas du jour au lendemain : il y a, au contraire, une foule d'obstacles à franchir. Commençons par le contexte actuel du secteur aérien qui rend les compagnies de plus en plus prudentes par rapport à ce type de projet. "Beaucoup de transporteurs du ciel se remettent encore de la crise du Covid, le carburant reste cher et les retards dans la livraison d'avions, que ce soit chez Boeing ou Airbus, "paralysent" pas mal de compagnies", analyse un autre expert du secteur.
Bref, on est loin de l'époque de la Sabena, où le lancement de ce type de vols long-courrier se faisait à un rythme effréné. "L'aspect politique prenait souvent le dessus sur l'économique, nous relate un autre spécialiste. Parfois certaines destinations étaient décidées après une simple visite d'État dans un pays, sans aucun calcul de rentabilité. Beaucoup de vols de la Sabena étaient des gouffres financiers".
Des aéroports en demande
Les temps ont changé. Un vol intercontinental coûte cher pour une compagnie, qui doit notamment loger ses équipages sur place. Aucune ne se lance plus dans une telle aventure sans être certaine d'y gagner de l'argent ou du moins de ne pas en perdre. "Il existe des logiciels très perfectionnés calculant le nombre de passagers potentiels d'une ligne. Chaque aéroport ou compagnie a une équipe qui ne fait que cela toute la journée : analyser les marchés et trouver des nouvelles opportunités de vols". Le jeu de séduction entre les transporteurs du ciel et les aéroports a lieu dans des salons internationaux spécialisés. "Le plus souvent, ce sont les aéroports qui sont en demande. Ils donnent d'ailleurs très souvent des conditions avantageuses, la première année, à une compagnie qui vient s'installer chez eux."

Quand la classe affaires finance tout le vol
Mise à part pour les compagnies 100 % loisirs, une "bonne" destination intercontinentale, pour être viable, doit aussi avoir un potentiel de voyages d'affaires. "Cela reste la clé, poursuit un expert. Pour le Brésil, par exemple, si vous arrivez à remplir votre avion avec 20 à 30 places en business, avec des billets à 6000 euros (A/R), vous pouvez alors proposer des prix compétitifs sur la classe économique. Tout en restant rentable". Et c'est pourquoi notre spécialiste privilégierait São Paulo plutôt que Rio de Janeiro ou Salvador "qui sont davantage des villes touristiques".
À chacun sa spécialité
Le succès provient enfin parfois des liens culturels ou historiques entre les pays. Les compagnies Tap (Portugal) et Iberia (Espagne) ont développé un véritable réseau de vols vers l'Amérique du Sud. Brussels Airlines a fait de même vers l'Afrique subsaharienne. Parfois, c'est juste une question de position. Depuis Helsinki, Finnair est devenu un spécialiste des vols vers l'Asie de l'Est, en proposant des vols plus courts par l'extrême nord de la Russie. Un business tombé à l'eau depuis la guerre en Ukraine et l'interdiction du survol de la patrie de Poutine par les compagnies européennes.
"Un pays peut ne pas accorder de droits tout simplement pour que le nouvel arrivant ne fasse pas de l'ombre à la compagnie nationale opérant déjà cette ligne."
Car la géopolitique est indissociable à la plupart des vols long-courriers. Contrairement à ce qu'il se passe pour un vol intra-européen, une compagnie doit demander la permission, via ses autorités gouvernementales, au pays de sa future destination. C'est ce qu'on appelle des droits de vol, qui se négocie bilatéralement entre les pays. Et il vaut mieux que ces deux derniers s'entendent bien. Début 2018, Brussels Airlines a vu ses vols fortement limités (mais de manière temporaire) vers Kinshasa par les autorités congolaises, suite des tensions entre la RDC et la Belgique. Parfois les raisons sont économiques. "Un pays peut ne pas accorder de droits tout simplement pour que le nouvel arrivant ne fasse pas de l'ombre à la compagnie nationale opérant déjà cette ligne."
Des avions Rafale contre des droits de vol
Même si c'est interdit par la Convention de Chicago, il ne serait aussi pas rare que ces droits se négocient contre d'autres contrats. Plusieurs médias français ont, par exemple, affirmé que François Hollande avait accordé, en 2015, de nouveaux vols à Qatar Airways sur le territoire français - à la grande colère d'Air France - contre la vente de Rafale à l'émirat. La partie diplomatique reste donc fondamentale, d'où l'intérêt d'une mission princière au Brésil.
Reste, enfin, une question de taille. Quelle compagnie aérienne pourrait opérer cette nouvelle ligne ? Côté belge, cela semble très compliqué. Depuis sa mésaventure en Inde, Brussels Airlines a décidé de mettre toutes ses forces intercontinentales vers l'Afrique et, dans une moindre mesure, l'Amérique du Nord. Devenir le spécialiste européen de l'Afrique est d'ailleurs la mission que lui a confiée son propriétaire, le groupe allemand Lufthansa.
Le "one shot" de Brussels Airlines
Notons que la compagnie belge a déjà opéré vers le Brésil. Mais il s'agissait d'un one-shot : il fallait (r)amener les Diables Rouges à la Coupe du Monde en 2014. Même si elle s'est approchée à quelques dizaines de kilomètre des côtes de l'Amérique du Sud avec sa nouvelle destination, Curaçao, Tui Fly privilégie les voyages purement touristiques et on voit mal ce qu'elle irait faire à São Paulo. Quant à Air Belgium, elle est au bord de la faillite, notamment à cause de ses vols intercontinentaux lancés aux quatre coins de la planète.
"Pour le moment, nous n'avons pas de plan pour une ouverture d'un vol entre le Brésil et la Belgique".
De leur côté, les compagnies brésiliennes ont connu d'énormes chamboulements suite à la crise du Covid et la plupart d'entre elles semblent, pour l'instant, privilégier leur gigantesque marché intérieur. Un opérateur semble toutefois avoir les reins assez solides pour ce type de ligne, à savoir Latam. "Pour le moment, nous n'avons pas de plan pour une ouverture d'un vol entre le Brésil et la Belgique" nous fait toutefois savoir la compagnie sud-américaine. La pancarte "En retard" risque donc de rester encore longtemps affichée à côté du vol Bruxelles-São Paulo.
Des Brésiliens toujours plus nombreux en Belgique
La communauté brésilienne ne cesse de croître en Belgique. Elle est passée de 6700 ressortissants disposant d'un document de séjour valable en 2015 à près de 12 000 en 2024. "Il existe probablement une catégorie de ressortissants brésiliens en situation de séjour irrégulier mais dont le chiffre précis n'est pas connu", nous précise-t-on auprès du SPF Intérieur. Si 822 Brésiliens ont reçu l'ordre de quitter le territoire belge cette année, ils seraient plus de 50 000 à vivre de manière irrégulière dans notre pays selon des estimations datant d'il y a plusieurs années. On retrouve ainsi de nombreux bars, magasins ou lieu de culte brésiliens dans les communes bruxelloises de Saint-Gilles, Anderlecht et Forest. Les Brésiliens de Belgique viennent essentiellement de l'intérieur du pays, soit des États de Goiás et du Minas Gerais. Ils sont très actifs dans le secteur de la construction ou encore de la livraison.