Coût du travail, simplification administrative, pénurie d'emplois… : entre entrepreneurs wallons et politiques, c'est le grand dialogue de sourds
Mercredi dernier, un débat, organisé par le Cercle du Lac, en partenariat avec La Libre, a démontré l'étendue du fossé entre le monde entrepreneurial et nos élus. Assez inquiétant à quelques semaines des élections…

- Publié le 19-05-2024 à 11h35
- Mis à jour le 21-05-2024 à 11h17

Un climat de méfiance, voire carrément de défiance. Voilà comment on pourrait résumer le sentiment qui prédomine chez les entrepreneurs wallons à l'égard du monde politique, et cela à moins d'un mois désormais des élections.
La semaine dernière encore, Akt for Wallonia, la toute nouvelle alliance entre l'Union wallonne des Entreprises (UWE) et les Chambres de commerce et d'industrie du sud du pays, appelait d'ailleurs le politique – et particulièrement le prochain gouvernement régional – à "enfin passer à l'acte". Pour créer les conditions, notamment sur le plan fiscal et salarial, d'une amélioration de la compétitivité des entreprises présentes dans le sud du pays et contribuer à la réindustrialisation de la Wallonie. Selon la dernière enquête réalisée par Akt for Wallonia, les pénuries de main-d'œuvre laissent une entreprise sur trois sans solution et deux entrepreneurs sur dix affirment même qu'ils ne poursuivront pas leur activité en Wallonie à politique inchangée.

"Il faut arrêter de prendre l'argent du contribuable"
Cette tension entre les entrepreneurs et le monde politique a également palpable mercredi soir lors d'un débat organisé par le Cercle du Lac à Louvain-la-Neuve, en partenariat avec La Libre, en présence de six représentants du monde politique wallon. Ce débat animé par le journaliste Maxime Binet (LN24) a donné l'occasion à une soixantaine de patrons et patronnes d'interpeller les élus sur trois grands thèmes : la question de la pénurie de personnel, la complexité administrative et enfin le coût salarial. Et force est de constater, à la lumière des témoignages des entrepreneurs présents, que les réponses apportées par le politique ne sont pas à la hauteur des enjeux.
Dans le monde de l'innovation au niveau mondial, un système institutionnel en silo conduit à l'échec."
Alors comment améliorer la compétitivité de la Wallonie et de ses entreprises ? Quelles sont les grandes réformes à mettre en chantier lors de la prochaine législature ? "Il faut arrêter de prendre de l'argent dans la poche du contribuable, ce sera déjà une révolution en Belgique. Le travail est au cœur de notre projet. Nous payons trop d'impôts car, au final, trop peu de personnes travaillent dans notre pays. Il faut que le travail coûte moins cher et rapporte plus", a expliqué Mathieu Michel (MR), secrétaire d'État à la digitalisation. Et de plaider pour une réforme fiscale majeure de 10 milliards d'euros, "mais sans brader le service public mais avec un État plus efficace". Mathieu Michel s'est aussi dit "ouvert" au débat de l'indexation automatique des salaires, "avec une réflexion sur les tranches salariales". "Dans le monde de l'innovation au niveau mondial, un système institutionnel en silo conduit à l'échec", a-t-il ajouté, regrettant la fragmentation institutionnelle de notre pays. "On va devoir mettre en place des structures de concertation plus abouties. Ce qui se passe aujourd'hui autour du carrefour Léonard est la démonstration des limites du système actuel".

"Un politique n'a jamais créé un seul emploi"
De son côté Pierre Pinte, tête de liste Defi pour le fédéral dans le Brabant wallon a été très clair sur la question de l'indexation des salaires : "Defi n'y touchera pas". Même s'il ajoute indispensable de réduire les charges pour le personnel. Il a aussi appelé les banquiers à jouer davantage leur rôle dans le financement de la croissance des entreprises. "Il y a une déconnexion entre les gens dans les bureaux dans les administrations et ceux et celles qui entreprennent et gèrent des projets. Les grandes entreprises peuvent se payer des consultants, pas les PME", a-t-il aussi expliqué, évoquant la complexité administrative. Et de plaider pour former et engager davantage de fonctionnaires afin de répondre plus efficacement aux besoins des entreprises. Ce dernier a également été très critique le monde politique lui-même : "Il y a un discours politique que j'exècre, c'est celui de s'attribuer la création d'emplois. Je n'ai jamais vu un politique créer un seul emploi. Il y a des gens qui parlent bien, mais ceux qui agissent, c'est autre chose…", a-t-il expliqué.
La mission de l'enseignement doit être de faire d'un élève un citoyen responsable mais aussi un acteur de la vie économique."
Olivier De Wasseige, tête de liste des Engagés pour les Engagés à la Région wallonne, a rappelé que pour son parti, "ce serait trois mandats maximum afin de ne plus avoir de politiciens professionnels". Dans le cadre d'une future réforme fiscale, ce dernier s'est dit favorable "à un système de tranches pour aider davantage les bas et les moyens salaires et moins les salaires les plus élevés". Mais aussi à certaines formes d'exemptions fiscales pour soutenir les entreprises qui s'inscrivent résolument sur la voie de la transition digitale et environnementale. Autres points clés pour les Engagés : la revalorisation de la pension des indépendants et l'accès au droit au chômage en cas de faillite. Enfin pour Olivier De Wasseige, il faut complètement repenser l'enseignement, en impliquant davantage les entreprises. "On a perdu une mandature pour des raisons politiques et protectionnistes. La mission de l'enseignement doit être de faire d'un élève un citoyen responsable mais aussi un acteur de la vie économique".
"L'installation d'une éolienne peut parfois prendre 9 ans"
De son côté, Jean-Michel Javaux, ancien co-président d'Ecolo et présent sur la liste fédérale à Liège, a estimé "que notre fiscalité était beaucoup trop branchée sur les intérêts des holdings et des grandes sociétés", au détriment des PME. Il a notamment plaidé pour qu'il n'y ait pas de ponction fiscale pour des indépendants qui se retrouveraient en dessous du salaire minimum. "Il faudrait également donner davantage de souplesse aux secteurs qui dégagent de gros profits de pouvoir augmenter les salaires", a-t-il notamment plaidé, de même qu'une baisse des cotisations pour les trois premiers emplois créés ou encore le fait de pouvoir conserver le droit passerelle dans les secteurs en difficulté. Il a aussi regretté que certains permis soient bloqués pour des raisons idéologiques ou en raison de blocages politiques. "L'installation d'une éolienne peut parfois prendre jusqu'à 9 ans", a-t-il illustré. Enfin, Jean-Michel Javaux, "il faudrait pouvoir démissionner de son travail tout en gardant son droit au chômage, ce qui donnerait le temps de se reformer pour s'orienter vers les métiers en pénurie".
Nous devons être fiers de nos héritages. Sinon, il y aurait un point de bascule et une précarisation croissante de la population."
Pour David Pestiaux, directeur politique du PTB, "il faudrait mettre en place une politique industrielle et économique plus volontariste". Et de préciser : "Il va falloir rénover plusieurs millions de logements dans notre pays. En Allemagne, une banque publique a contribué à la rénovation de 4 millions de logements sur les 5 dernières années, ce qui a permis la création d'emplois dans des métiers en pénurie". Pas question pour le PTB de toucher à l'indexation automatique. "Quand vous parlez avec les gens, ils n'ont pas le sentiment que leurs salaires sont trop élevés", a-t-il expliqué, précisant que la Belgique, au vu de sa croissance, a mieux résisté que d'autres pays, aux années de crise que nous venons de traverser. Sur la fiscalité, David Pestiaux a expliqué que les niches fiscales bénéficiaient "surtout aux multinationales". "Le gouvernement a protégé Engie en le laissant générer des surprofits, alors que les particuliers souffraient au vu de leurs factures. L'énergie devrait être dans des mains publiques", a-t-il encore expliqué, se montrant favorable à l'instauration de "prix réglementés" dans le secteur énergétique.
"Nous ne sommes pas à l'âge de la pierre"
Enfin, Dimitri Legasse, tête de liste pour le fédéral pour le PS au Brabant wallon, a parlé "d'indexation socialiste des salaires", montrant son opposition à une éventuelle remise en question du principe de l'adaptation des salaires à l'évolution du coût de la vie. "Nous devons être fiers de nos héritages. Sinon, il y aurait un point de bascule et une précarisation croissante de la population", a-t-il expliqué, pointant lui aussi une autre cible : celle des "sociétés qui réalisent des surprofits énormes". Ce dernier a également défendu le travail des fonctionnaires wallons. "Il est faux de dire qu'un niveau de l'administration, et notamment sur la question de l'octroi des permis, nous soyons à l'âge de la pierre. Et si c'est pour être l'ère digitale et mettre trois fois plus de temps…", a-t-il expliqué, en faisant référence à la Flandre. Et d'ajouter : "Le politique et l'administration n'ont pas à décider sous la pression du monde économique et les riverains ont le droit de s'exprimer en cas d'implantation d'une activité près de chez eux".
Les mots de la fin pour Thierry Huet, patron de la biscuiterie Desobry, présent dans le public, et très remonté à l'issue des débats. "Du côté du politique, c'est business as usual. Il y a trois mots que je n'ai pas entendus pendant ce débat : risque, évaluation et benchmark. En 1989 tombait le mur de Berlin dans un contexte où les pays de l'Europe de l'Est étaient très pauvres. En 2024, cinq de ces pays dépassent, en termes de PIB par habitant, la Wallonie qui est elle-même devenue une région pauvre. Il faudrait que la Wallonie affiche pendant 15 ans une croissance double de celle de la Flandre pour revenir à son niveau. Continuons comme cela et les industries quitteront toutes la Wallonie les unes après les autres", a-t-il expliqué à l'issue de ce débat au Cercle du Lac, sous les applaudissements de la salle. Bref, il y a encore du chemin à parcourir pour combler le fossé entre le monde entrepreneurial wallon et les responsables politiques.