Qui est Frances Haugen, l'ingénieure américaine à l'origine des "Facebook Files"?
À l'origine des "Facebook Files", cette ancienne ingénieure de 37 ans, adepte des cryptomonnaies, a fait fuiter des milliers de pages de documents internes à l'entreprise de Mark Zuckerberg.
- Publié le 06-02-2022 à 10h17
- Mis à jour le 06-02-2022 à 10h18

La dernière fois que l'on avait vu Frances Haugen, c'était en novembre, devant les visages ternes de l'Assemblée nationale, à Paris. Des mèches blondes plaquées, un discours implacable. Deux mois plus tard, devant son iPad, elle se présente enjouée, le teint hâlé par le soleil de Porto Rico, son lieu de résidence. Après ses auditions devant le Congrès, le Parlement européen et les sénateurs français, la lanceuse d'alerte a disparu des médias au gré de petites vacances en partie passées à faire trempette. Surf, baignade… L'océan est une des raisons l'ayant amenée sur la petite île des Caraïbes.
Ça et les avantages fiscaux offerts sur place aux nombreux adeptes de cryptomonnaie. Avec d'autres "bons investissements" et les revenus tirés de ses anciens emplois à Google, à Yelp et à Pinterest, ce péché mignon a renfloué assez ses caisses pour ne pas avoir à "s'inquiéter de l'argent pendant quelque temps". Pas de trop pour cette diplômée de Harvard de 37 ans, à l'origine des "Facebook Files".
Depuis que l'ingénieure spécialiste des algorithmes a claqué la porte de l'entreprise, des milliers de pages de documents internes photographiés sous le bras, son visage passe difficilement inaperçu dans la Silicon Valley. Avec une naturelle bonhomie, elle raconte son séjour à San Francisco avec son boyfriend. Les gens ralentissaient à son passage sans toutefois oser la déranger.
Pas comme Alice Haugen, sa mère. Coups de fil menaçants et bouquets de fleurs… La septuagénaire a reçu tout un panel de réactions après l'apparition de sa fille sur CBS. Des débuts sur le petit écran dont elle retient une chose : "Ils l'avaient beaucoup trop maquillée !" Un surplus de fond de teint, le prix à payer pour "changer le système" ? À son entrée dans les vastes locaux de Facebook à Palo Alto, en 2019, elle pense le faire de l'intérieur. "Lors des élections de 2016, poursuit sa mère, un de ses amis, rallié à une théorie conspirationniste, a rompu avec elle. Depuis, elle tient la désinformation pour responsable." Au sein de la "civic integrity team" du réseau social, entre autres chargée des fake news, elle veut faire la différence. Mais sa stratégie entriste est entravée par les faibles moyens du service… et sa dissolution peu avant l'assaut du Capitole.
Si, en évoquant Facebook, les traits de l'Américaine se durcissent, ils s'illuminent en rembobinant son histoire. Elle a grandi dans une "petite ville de l'Iowa" située près de l'université où ses deux parents scientifiques travaillent. "Petite, elle pensait que tous les adultes avaient un laboratoire", s'amuse sa mère. Plus tard, l'enfant envisage de devenir architecte. Ces ambitions laissent leur trace dans la véranda de la maison familiale : un grand mur d'escalade qu'elle a imaginé. C'est au pied de ce même mur qu'elle se réfugie au cours de sa "crise de conscience", au début de l'épidémie de Covid.
"J'ai été heureuse de pouvoir me confier"
Méthodique, elle met au point à cette époque un programme modélisant l'évolution des contaminations afin d'anticiper la date de son départ de San Francisco. Et, en partant deux jours avant le confinement pour l'Iowa, elle tape juste. L'ingénieure fait même livrer l'équivalent de six mois de réserve de nourriture. "Notre salon s'était transformé en épicerie", rit Alice Haugen.
La véranda prend la forme d'un bureau et, entre deux séances de télétravail, l'employée de Facebook raconte à ses proches comment les réseaux sociaux amplifient les violences ethniques en Éthiopie, accentuent le mal-être adolescent, entravent la démocratie… Une façon de se décider à rendre l'affaire publique : "Je savais que des gens mourraient. J'ai été heureuse de pouvoir me confier", conclut-elle.
Est-ce la flamme de la politique qui l'anime ? La question l'amuse. À vrai dire, elle a déjà navigué entre les deux camps, en militant à ses 19 ans pour Howard Dean, côté démocrate, et en versant par la suite de l'argent aux républicains. Ce qui la guide davantage, ce sont ses liens avec la religion. Avec vivacité, elle retrace son itinéraire. Sa mère est devenue prêtre anglicane en 2012, mais Frances Haugen se dit proche des quakers, connus pour leur goût pour l'intégrité et la sobriété. Persuadée que "l'amour change le monde", elle éprouve peu d'amertume : "Mark Zuckerberg doit être un homme malheureux", déplore-t-elle.
Leadership "naturel"
Cette position en demi-teinte lui a valu quelques critiques. Le démantèlement de l'entreprise ? Pas une solution, estime l'ingénieure, penchant plus pour la collecte des données de fonctionnement des outils de Meta (le nouveau nom de Facebook). Peu réaliste, selon la numéricienne et entrepreneuse Aurélie Jean : "Frances Haugen manque de précision et ses suggestions sont bancales." L'experte suggère plutôt de réviser l'algorithme de suggestion de contenus : "Il met en avant des contenus énormément partagés, likés sur des temps très courts. Ce qui est le propre des discours haineux", détaille-t-elle. Et pour ce faire, elle propose de revoir le modèle économique de la société, cherchant à faire interagir le plus possible les utilisateurs avec le site.
Si l'ancienne employée de Facebook provoque du scepticisme, elle sait néanmoins conquérir son auditoire. À chaque question, elle répond longuement, donne des exemples, marque des pauses réfléchies… À l'université, lors des présentations de classe, elle subjugue ses camarades. Jesus Fernandez, un ami rencontré à l'Olin College, décrit une étudiante dotée d'un leadership "naturel". "Frances a un code d'honneur", ajoute-t-il.
Ces qualités s'expriment chez Google, où elle aide Jesus à trouver un emploi. L'ex-ingénieure a appris au lycée l'art du débat. Adulte, elle coache des ados dans cette discipline. Dans l'établissement où elle intervient, des étudiants se suicident. D'autres souffrent de troubles alimentaires. De cette expérience, elle tire une "sensibilité" pour la protection des jeunes publics. Une sensibilité à la souffrance qu'elle associe aussi à ses problèmes de santé. En 2014, elle est paralysée à la suite d'une neuropathie. Alice Haugen décrit alors une Frances têtue, refusant d'être aidée pour sa rééducation. "Elle voulait la faire seule", se rappelle-t-elle. Une autre hospitalisation la fait changer d'avis.
Toujours devant son iPad, la trentenaire explique aujourd'hui se sentir quasi "entièrement rétablie" et vouloir fonder une association pour aider les plus jeunes. Pendant ses vacances, le Parlement européen a voté le "Digital Services Act" pour réguler les géants du numérique. Aux États-Unis, les débats avancent plus lentement. Mais, avec un sourire en coin, l'ingénieure se réjouit : elle a repris contact avec cet ami conquis par des théories conspirationnistes en 2016. Il a une compagne, un enfant et une ferme. Surtout, elle se félicite qu'il ait "renoué avec sa foi".
Repères
28 septembre 1984 Naissance en Iowa.
2002 Études d'ingénierie à l'Olin College (Massachussetts).
2009 Études à la Harvard Business School et entrée chez Google.
2019 Entrée chez Facebook.
4 octobre 2021 Révélation de son identité sur CBS.