"Pourquoi vouloir réinventer la roue?" : IBM veut convaincre qu'il est un partenaire de confiance pour la souveraineté numérique stratégique de l'Europe
IBM veut convaincre qu'il reste un partenaire majeur pour la souveraineté numérique européenne. "Don't treat your friends like your foes" ("Ne traitez pas vos amis comme vos ennemis"), nous dit l'un des dirigeants. Reste à l'Europe d'y croire et de fixer le cadre légal adapté.

- Publié le 05-04-2022 à 10h44
- Mis à jour le 05-04-2022 à 10h48

"Nous comprenons la volonté d'autonomie stratégique de l'Europe. Le Covid-19, les perturbations de la chaîne d'approvisionnement et la crise actuelle l'ont plus que démontré", déclare d'entrée de jeu Liam Benham, vice-président des affaires gouvernementales et réglementaires d'IBM en Europe, alors que nous discutons de la souveraineté numérique de l'Europe.
"C'est compréhensible que les gouvernements de l'UE essaient de développer plus de capacités à l'intérieur de leurs frontières. Mais il faut le faire dans une voie qui n'est pas celle d'un protectionnisme simpliste qui rejette les partenaires de la même manière que les ennemis", enchaîne-t-il. L'homme veut montrer qu'IBM fait patte blanche et qu'il est un partenaire de confiance.
Et s'il veut convaincre, c'est que le Cloud Act adopté par les États-Unis en 2018 a semé le doute parmi les partenaires. Un doute qui s'est aggravé avec la crise actuelle. Pour rappel, cette loi permet à l'Oncle Sam d'exiger aux fournisseurs de services américains de transmettre leurs données en cas de nécessité, peu importe que leurs serveurs soient situés aux États-Unis ou à l'étranger. C'est ce qu'on appelle l'extraterritorialité du droit américain, qui est d'application dans de nombreux domaines.
"Une position légale claire"
Mais IBM l'assure, si le quartier général est aux États-Unis, les entités européennes sont indépendantes. "IBM Belgium est une société distincte, séparée, opérant en Belgique depuis 1936. Nous sommes de nationalité belge", affirme par ailleurs le groupe.
"Nous avons pris une position légale claire. Si nous recevons n'importe quelle demande – et notre rapport de transparence le montre – nous ne fournirons pas les données. On pourra parler à nos clients mais on ne pourra pas nous contraindre. Et nous suivrons tous les recours juridiques possibles si besoin. Nous ne l'avons jamais fait et ne le ferons pas", assure-t-il. Reste à l'Europe de le croire, tant qu'une situation critique ne s'est pas présentée.
Mais pour Liam Benham, dans tous les cas, céder à ces potentielles demandes serait un coup dur pour le groupe. "La confiance est cruciale. Si vous la perdez, si vous transmettez les données de vos clients, votre position ne pourra plus être crédible. La protection est une priorité absolue, en particulier en Europe", glisse-t-il. "IBM a un grand rôle à jouer dans les discussions avec la Commissions européenne. Les entreprises et les États peuvent en bénéficier", renchérit-il, alors que l'entreprise compte des dizaines de milliers d'employés en Europe et y réalise une grande partie de son chiffre d'affaires (près d'un tiers, l'essentiel étant réalisé en Amérique du Nord et une plus petite partie en Asie).
"Pourquoi vouloir réinventer la roue ?"
Plus loin dans la discussion, le dirigeant se veut plus mordant. "Pourquoi vouloir réinventer la roue ? On a fait des investissements dans la recherche pendant des années. On aimerait apporter notre technologie et notre savoir-faire", lance-t-il, en donnant des exemples d'applications concrètes actuelles à travers l'UE. "C'est la meilleure approche. Car si vous repartez de zéro, il vous faudra au moins une décennie avant d'être compétitif", affirme-t-il.
Selon lui, les négociations sont plutôt bonnes avec la Commission européenne, même si les avis, parfois, divergent.
"Il y a ceux qui veulent une position stricte et ceux qui veulent une stratégie d'autonomie ouverte. Ce qui veut dire que l'on peut travailler avec des partenaires. Ce qui était la position d'Alexander De Croo (lorsqu'il était en charge du numérique avant d'être Premier ministre, NdlR)", explique-t-il.
"Il faut séparer la rhétorique qui existe à propos de la souveraineté et ce qu'il se passe réellement. On ne voit pas de signaux de rejet d'IBM de la part des entreprises européennes. Il y a un écart entre l'idéologie, les discours politiques et ce que les entreprises veulent. Car ce qu'elles veulent, c'est acheter les meilleures technologies et les meilleurs services. Il y a un besoin de souveraineté. Peut-être que certaines plateformes sont devenues trop puissantes et qu'il faut du contrôle. Mais nous sommes ouverts aux alliances", lance-t-il.
Un message judicieux alors que le groupe, même s'il affirme se réinventer chaque décennie et a effectivement réussi à trouver sa place dans le cloud et l'intelligence artificielle, doit conserver ses parts de marché et sa rentabilité. La récente suspension de ses activités en Russie à la suite de l'invasion de l'Ukraine aura d'ailleurs un effet sur ses résultats, qu'il convient de contrebalancer.