Mathieu Michel: "Le modèle belge est un frein à l'ambition"
Le secrétaire d'État à la Digitalisation, Mathieu Michel (MR), dresse un constat amer quant à la capacité du modèle institutionnel belge à générer des projets numériques "ambitieux, convergents et inclusifs". Ce qui ne l'empêche pas d'apporter ses petites pierres à l'édifice d'une "SmartNation".

- Publié le 20-09-2023 à 06h26
- Mis à jour le 20-09-2023 à 09h42

Au même titre que ses collègues du gouvernement fédéral, Mathieu Michel (MR) a entamé la dernière ligne droite de son mandat de secrétaire d'État à la Digitalisation. "C'est déjà l'heure d'un pré-bilan", dit-il en guise d'introduction à l'entretien qu'il nous a accordé. M.Michel prend toutefois le soin de recadrer l'action qu'il mène depuis octobre 2020, en matière de digitalisation, et d'exposer les premiers fruits d'une #SmartNation qu'il veut "ambitieuse, convergente et inclusive".
"Lancer un projet comme le portefeuille digital, par exemple, c'est se lancer dans un marathon avec un sac de 50 kilos sur le dos."
En l'espace de trois ans, celui qui se voit comme un "entrepreneur politique" a aussi pris toute la mesure de la difficulté de gérer, au sein d'un État fédéral caractérisé par d'importantes forces centrifuges, une stratégie de digitalisation cohérente et convergente.
"Aujourd'hui, confesse-t-il, le modèle institutionnel belge est un frein à l'ambition. C'est un modèle qui confine à une forme d'inefficacité dans la mesure où il ne permet pas de bâtir des projets ambitieux. La Belgique compte, pourtant, des personnalités et des entrepreneurs assez fabuleux dans les secteurs du digital et de la tech, deux univers qui se caractérisent par la convergence. Mais on a construit un modèle belge marqué par la divergence. Lancer un projet comme le portefeuille digital, par exemple, c'est se lancer dans un marathon avec un sac de 50 kilos sur le dos. Fonder une société en ligne, comme l'Estonie permet de le faire depuis de nombreuses années, c'est également très compliqué dans le modèle belge car cela touche aux compétences du fédéral et des entités fédérées".
"Une logique qui divise (là où il faut converger)"
Parmi les dossiers symptomatiques de la difficulté de lutter contre les forces centrifuges du modèle belge en matière de digitalisation, Mathieu Michel pointe celui de la réforme de l'Autorité de la protection des données (APD). "Sans me prononcer sur le fond du dossier, mais simplement sur l'état d'esprit qui l'entoure, la logique veut qu'en regard du Règlement européen sur la protection des données (RGPD), on s'oriente vers une autorité européenne. Pourtant, le dossier est coincé en raison d'un marchandage de la Flandre qui veut donner davantage de pouvoirs au régulateur flamand (VTC). Dans ce dossier, comme dans d'autres, il y a une logique institutionnelle belge qui vise à diviser les choses alors que la logique d'efficacité est de faire converger les autorités de régulation".
"Respecter l'innovation"
Pour le secrétaire d'État à la Digitalisation, la difficulté d'accélérer la transformation numérique de la Belgique, "avec les acteurs de terrain", tient aussi à l'état d'esprit du monde politique belge. "Certains responsables politiques, y compris à droite d'ailleurs, fonctionnent toujours selon un mode de pensée un peu poussiéreux. Ils ne comprennent pas la singularité du digital à créer de la richesse en Belgique". Mathieu Michel dit l'avoir constaté lors des discussions gouvernementales ayant conduit à supprimer de facto le régime fiscal préférentiel sur les droits d'auteur pour les développeurs de logiciels. "Cette décision a été, pour moi, très révélatrice du fait que beaucoup de personnes ne respectent pas le fait que les entreprises innovantes, dont celles du secteur digital et de la tech, sont celles qui permettront à la Belgique de payer les pensions de demain et de continuer à financer le système social auquel nous tenons tous ! Aujourd'hui, une boîte comme Odoo cartonne. Mais pour qu'Odoo devienne un jour un nouveau Google, il faut respecter ce type d'entreprise. C'est d'ailleurs en ce sens que j'avais fait la proposition d'un "booster" fiscal" (exonération du précompte professionnel pour les entreprises en forte croissance qui embauchent, NdlR), qui se voulait être une réponse à la fiscalité sur les droits d'auteur".
Le secrétaire d'État MR ne désespère pas de convaincre ses collègues de la pertinence de ce "booster" fiscal, même si "la fenêtre de tir pour une réforme fiscale est aujourd'hui passée". Il en va de même pour le régime belge sur les stock-options, lequel avait poussé l'entreprise tech bruxelloise Collibra à migrer aux Pays-Bas pour profiter d'un régime moins strict. "Nous avons l'ambition de revenir avec le projet d'une grande réforme fiscale au cours de la prochaine législature. Cette réforme devra respecter l'innovation et ne plus considérer celle-ci comme une vache à lait".
Une feuille de route avec des ambitions communes
Frustré par les freins inhérents au modèle institutionnel belge, Mathieu Michel n'en demeure pas moins déterminé à travailler sur des projets concrets pouvant nourrir le projet de SmartNation (lire ci-dessous). "À mon échelle, je fais en sorte, depuis que je suis entré en fonction, que les écosystèmes et les entrepreneurs du digital et de la tech se rencontrent et collaborent. J'ai aussi lancé le projet d'une conférence interministérielle du digital pour créer du lien entre les multiples responsables politiques en charge du digital. Une première réunion se tiendra dans les prochaines semaines. Il faut parvenir à créer des connexions entre politiques, chercheurs, entrepreneurs, etc., dans les différents domaines où la Belgique veut se positionner (cybersécurité, intelligence artificielle, blockchain, …)".
"J'ai lancé le projet d'une conférence interministérielle du digital pour créer du lien entre les multiples responsables politiques en charge du digital. Une première réunion se tiendra dans les prochaines semaines."
Pour nourrir cette conférence interministérielle du digital, Mathieu Michel s'appuiera sur les Digital Minds, un groupe de vingt experts créé au printemps 2021 et dont sont sorties 10 grandes ambitions (www.smartnation.be). "Elles doivent constituer la feuille de route de cette conférence interministérielle. Un seul exemple : l'ambition de faire de la Belgique un leader en matière d'e-santé. Si les différents ministres des différents niveaux de pouvoir ont, chacun, cette ambition dans leur feuille de route, ça peut conditionner tout le reste. Chacun, dans ses compétences (fiscalité, cybersécurité, formation, …), pourra alors agir en fonction d'une même ambition".
"La Belgique veut créer une signalétique européenne pour lutter contre les faux profils en ligne"
Si la SmartNation est davantage un état d'esprit qu'une stratégie, Mathieu Michel a mis en chantier différents projets visant à simplifier, accompagner et protéger les citoyens dans le monde du digital.
L'un d'entre eux est le portefeuille digital (MyGov). "Au départ de l'identité nationale, on va créer un ensemble de canalisations équipées d'une série de robinets, que le citoyen pourra actionner selon ses besoins et ses usages. Cela semble très simple sur papier, mais ça implique d'interconnecter toute une série d'institutions et d'organismes entre eux. L'objectif est de démarrer d'ici la fin de l'année. On a déjà préparé une dizaine d'applications (carte d'identité, permis de conduire, attestations, …) et on se trouve actuellement dans la phase d'intégration de ces services".
Le deuxième projet, essentiel pour accéder à ce portefeuille digital, est la réduction de la fracture digitale. "Cette fracture atteint aujourd'hui les 40 % de la population, ce qui est inacceptable. On doit aider toutes ces personnes à accéder aux services de base : savoir utiliser Itsme, savoir s'identifier sur MyMinFin, etc. Pour cela, on a lancé Connectoo. Il s'agit de former des écrivains publics numériques. On veut les déployer partout où c'est possible. Nous sommes en train de discuter avec la ministre Petra De Sutter et bpost pour voir dans quelle mesure il serait possible de transformer chaque point "retail" de bpost, soit près de 650 points, en "Connectoo spots". Il s'agit d'espaces physiques où les citoyens pourront recevoir une aide pour accéder à un certain nombre de services numériques. On a déjà créé 40 espaces Connectoo et 600 personnes se sont déjà formées" (connectoo.belgium.be).
Mathieu Michel nourrit aussi une ambition européenne autour de l'identité digitale. "En vue de la présidence belge de l'Union européenne (qui débutera le 1er janvier 2024, NdlR), j'ai présenté un projet à mes homologues de l'Union européenne de façon informelle. Il s'agit d'une signalétique pour lutter contre les faux profils numériques. On a actuellement une réglementation européenne, eIDAS, qui aide notamment les citoyens à avoir des interactions électroniques sûres et transparentes. Itsme, par exemple, répond à cette réglementation eIDAS fait actuellement l'objet d'une révision. L'idée sur laquelle on travaille consiste à donner un outil, facultatif, d'information sur l'identité numérique des personnes. C'est essentiel car, aujourd'hui, une bonne partie des contenus ou des comportements nocifs sur Internet et les réseaux sociaux sont liés à l'anonymat. Or on sait que cet anonymat peut générer des dérives (fake news, arnaques commerciales, incitations à la haine, harcèlement, …). L'outil que la Belgique propose de créer permettrait de réguler la validation de l'information relative à l'identité des profils digitaux".