"Le renseignement est une drogue dure. On ne peut pas compter sur le fait que les attaques cessent"
La Chine est souvent montrée du doigt pour ce qui est de l'espionnage en Europe. Mais ne nous trompons pas, l'espionnage est une pratique généralisée. Reste à savoir qui est son allié, même temporaire, et qui est son ennemi.

- Publié le 09-02-2024 à 06h31
- Mis à jour le 09-02-2024 à 11h55

La Belgique est-elle capable de se protéger face aux tentatives d'espionnage chinoises ? Cette semaine, La Libre décortique plusieurs aspects du phénomène pour tenter de comprendre comment Pékin opère sur le territoire belge. Ce vendredi : l'espionnage numérique.
Prenez votre smartphone. Allez dans votre galerie photos. Faites une recherche par mot-clé ("facture", "enfant", "TV"…). Si vous avez un smartphone avec les dernières mises à jour Android ou Apple, la magie opère : votre téléphone retrouve toutes les photos ou documents qui mentionnent ces mots ou qui lui semblent être en lien. Très fort. Flippant même.
L'IA et autres moyens technologiques qui se glissent dans nos poches sont-ils les tentacules les plus raffinés qui permettent aux géants de la technologie d'accéder à nos derniers espaces privés de vie numérique ? Et qu'en est-il des géants chinois comme Huawei ou ByteDance (TikTok), qui se sont immiscés dans nos vies de tous les jours ?

"Il faut distinguer l'espionnage au sens propre, comme la recherche d'une information précise, et la captation de données à grande échelle, où les données affinées, avec identités et autres détails, sont accessoires mais dont on peut tirer des conclusions grâce à leur multitude", entame Nicolas Arpagian, vice-président du cabinet Headmind Partners et spécialiste en cybersécurité.
"C'est comme la pêche au harpon et la pêche au chalut. On voit que la récupération massive de donnée pose question. Le FBI a pris la parole devant le Congrès américain en janvier à ce propos. C'est un moment significatif : on se pose de plus en plus la question de la confiance que l'on peut avoir en ces fournisseurs de services.", poursuit-il.
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Et à propos de fournisseurs, que pense-t-il des entreprises chinoises en particulier ? Dont Huawei, qui est spécialisée dans les infrastructures de réseau (et dans une moindre mesure désormais dans les smartphones) et dont les pays occidentaux se sont distancés ces dernières années, et ByteDance, la maison-mère du réseau social ultrapopulaire TikTok, qui s'est immiscé dans la vie de nombreux jeunes.
"Les équipements et logiciels sont vivants, évoluent, sont mis à jour. L'application active aujourd'hui est intrinsèquement différente par rapport à ce qu'elle était lors de son premier téléchargement."
Pour Nicolas Arpagian, pas de solution miracle ou de barrage intégral possible. "On peut ne pas renoncer à ces technologies mais il faut faire des audits, savoir ce qu'il se passe. Autant à la connexion initiale que par la suite, lors de la vie numérique. Les équipements et logiciels sont vivants, évoluent, sont mis à jour. L'application active aujourd'hui est intrinsèquement différente par rapport à ce qu'elle était lors de son premier téléchargement par exemple", explique-t-il. En particulier lorsqu'elles sont régulièrement mises à jour, en échange d'une validation de conditions d'utilisation que peu de gens lisent et qui est difficilement contournable, de toute façon.
"Il faut pouvoir s'assurer de la suppression réelle et complète des logiciels également", poursuit-il.
"On ne peut pas compter sur le fait que les attaquants cessent. C'est déloyal, c'est inamical, mais ça continuera."
Les attaques ne cesseront jamais
Qu'elles soient chinoises, américaines, russes, européennes, pour l'expert, inutile de se voiler la face. "On ne peut pas compter sur le fait que les attaques cessent. C'est déloyal, c'est inamical, mais ça continuera. Les entreprises et les administrations doivent réduire leur exposition aux risques", glisse-t-il. Réduire les expositions au risque, ça veut dire ne pas télécharger certains logiciels sur des supports professionnels, ou les sécuriser au maximum. C'est dans ce sens que la Commission européenne a décidé d'interdire l'application TikTok pour les appareils professionnels les fonctionnaires des institutions de l'Union.
"Les militaires ont une compétence : celle de classifier les informations en fonction de leurs valeurs. Avec des niveaux de protection appropriés. Et on peut alors prévoir des diffusions restreintes par exemple. Étant donné la criticité des informations dans un monde économique, dont la concurrence peut se jouer sur la détention de ces informations, il faut classifier et adapter les protections", également dans le monde civil, assène-t-il.
"Une drogue dure"
"Le renseignement, c'est une drogue dure. Les gens qui voient les cartes de l'adversaire une fois veulent garder cet avantage. Il faut donc pouvoir auditer les fuites de données depuis votre PC, votre tablette, votre téléphone, en particulier s'ils sont liés à votre entreprise", poursuit-il.
"Le renseignement, c'est une drogue dure. Les gens qui voient les cartes de l'adversaire une fois veulent garder cet avantage."
"Le pirate, dès lors qu'il est dans une démarche d'espionnage, va regarder comment infecter les supports. Et les procédures mises en place dans les infrastructures et les habitudes permettront de pointer les faiblesses et réduire les risques", explique-t-il. Insistons sur le fait que peu importent les moyens techniques de protection mis en place, les failles proviennent généralement d'erreurs humaines. "Le SPF Économie nous a justement mandatés pour sensibiliser et expliquer cela aux entreprises belges", se félicite l'expert français, qui précise que "les grands groupes sont plus matures sur la question que les PME. Il y a un vrai travail à mener".
"Ce n'est pas vraiment TikTok, en soi, qui pose problème. Facebook, qui est américain, a également ciblé par le renseignement américain. Il faut faire attention à tout. Dont les applications qui ont l'air anodines, comme les jeux ou les applications d'édition de photo, qui sont proposées au téléchargement et qui peuvent siphonner vos identifiants ou ont des démarches frauduleuses", poursuit Nicolas Arpagian. S'il ne la nomme pas spécifiquement, une application russe de transformation de photo qui faisait vieillir virtuellement les gens – et qui a été extrêmement populaire il y a quelques années – est connue pour le fait d'avoir récupéré énormément de données de la sorte.
"Le 'best-seller' pour les pirates, ce sont les applications anonymes grand public. Une récente étude a montré les dégâts de ces applications au niveau des fraudes bancaires", poursuit-il.
L'expert se montre également très méfiant par rapport à des logiciels espions à part entière, comme Pegasus, de l'entreprise israélienne NSO Group, qui a été utilisé massivement dans l'espionnage international, bien que l'Etat hébreu lui interdisait visiblement l'espionnage des pays membres de l'Alliance des "Five Eyes", à savoir les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande.
"En France, il y a des zones où ces équipements sont interdits, tout simplement, comme en Île-de-France, autour de Paris. Alors qu'on les laissera s'installer sans problème dans le massif central."
"Pour TikTok, difficile d'avoir des preuves d'espionnage, mais c'est plutôt une précaution sur ce qui pourrait survenir. Car les applications ont accès à tout, dont la géolocalisation. Pour Huawei, idem, la détermination de la preuve est compliquée. Mais est-ce possible de récupérer des données via le matériel, les routeurs, les antennes ? Est-ce que les éléments ne pourraient pas être modifiés en cours de route ? Et surtout, pourquoi ne pas privilégier notre autonomie stratégique sur ce matériel ?", commente Nicolas Arpagian.
"En France, il y a des zones où ces équipements sont interdits, tout simplement, comme en Île-de-France, autour de Paris. Alors qu'on les laissera s'installer sans problème dans le massif central", sourit-il.
"Pour revenir sur l'autonomie, une comparaison est simple : si vous maîtrisez et avez accès à tous les éléments de votre maison, c'est plus simple pour repérer les fuites. Pas besoin d'attendre que votre faux plafond se gonfle et qu'il y ait une catastrophe pour vous en rendre compte. C'est pareil avec les fuites de données", vulgarise-t-il.
Méfiance, méfiance ?
Nicolas Arpagian évite le terme de méfiance spécifique vis-à-vis de la Chine. Il se dit agnostique. "Il y a un intérêt stratégique de la détention d'informations, surtout dans le cadre d'affrontements géopolitiques. Je répète donc : l'autonomie stratégique est primordiale. Et cela s'accentue avec les algorithmes et l'intelligence artificielle".
Vos historiques et votre géolocalisation sont des informations potentiellement critiques. Un directeur de supermarché peut-être en mesure de déterminer si une femme est enceinte presque au moment où elle s'en rend compte, selon notre expert. Pourquoi ? À cause des habitudes alimentaires qui changent, que les algorithmes peuvent analyser de manière surprenante. Enfin, le smartphone est l'élément le plus intrusif et l'objet idéal pour les pirates. Il vous suit partout, jusqu'aux toilettes, et contient toute votre vie privée. Ils donnent une multitude de touches impressionnistes qui dressent un tableau relativement précis.
"C'est pour cela que les renseignements américains exigeaient - et non sans mal - que Donald Trump désactive sa géolocalisation lorsqu'il tweetait."
"C'est pour cela que les renseignements américains exigeaient – et non sans mal – que Donald Trump désactive sa géolocalisation lorsqu'il tweetait. Savoir en permanence où il était, c'était un risque pour le président des États-Unis", poursuit-il. "On peut même connaître votre profil amoureux et vos rendez-vous réguliers", enchaîne-t-il.
Plus de méfiance vis-à-vis de la Chine ?
Pour Nicolas Arpagian, l'affrontement est diplomatique, économique et scientifique. "La géopolitique se fait à tous les niveaux. Il y a des alliés ponctuels, qui bénéficient de circonstances particulières. Mais il faut éviter toute dépendance. Chaque nation a ses intérêts. Même les pays européens s'espionnent mutuellement, que ce soit au niveau militaire et industriel. Et la concurrence entre pays accentue tout cela. Mais à choisir, je préfère être espionné par un pays démocratique. Même s'il faut aussi prendre ses précautions", termine-t-il.