Les anecdotes parfois cocasses de trois patrons : "Dimanche, c'est jour des frites"
Jean-Pierre Hansen, Etienne Davignon et Jean-Jacques Cloquet ont comme point commun d'avoir sorti un livre en 2019. Ces trois patrons y racontent leur vie personnelle et professionnelle. Zoom sur quelques anecdotes.
- Publié le 30-12-2019 à 08h31
- Mis à jour le 14-02-2020 à 17h13

Jean-Pierre Hansen, Etienne Davignon et Jean-Jacques Cloquet ont comme point commun d'avoir sorti un livre en 2019. Ces trois patrons y racontent leur vie personnelle et professionnelle. Zoom sur quelques anecdotes.
Jean-Pierre Hansen se raconte, de l'Electragate au titre de baron
"L' observation de l'âme humaine est un sujet qui m'a toujours intéressé" . Jean-Pierre Hansen, l'ancien patron d'Electrabel, fait cette confidence dans son dernier livre sorti il y a quelques semaines. Cet ouvrage de 226 pages (1), mêlant souvenirs familiaux et professionnels, contient de fait une galerie de courts portraits d'hommes et femmes qu'il a croisés et souvent appréciés. "Les événements parfois tragiques" qu'Etienne Davignon, "né diplomate", a vécus "ont sans doute établi sa conviction que la 'realpolitik' est finalement la seule à mener, chose qui lui fut parfois reprochée, comme à moi" . Plusieurs pages sont consacrées à Philippe Bodson, débarqué de Tractebel à la fin des années 90 par la maison-mère française Suez. "Comme Murat aussi, cette formidable sûreté de soi et cette certitude de la victoire lui faisaient parfois mal apprécier les forces en présence dans les grandes batailles ou dans les guérillas : il n'était pas nécessaire de se méfier de l'adversaire, puisqu'il n'existait tout simplement pas." Gérard Mestrallet qui a régné sur Suez (rebaptisée Engie après la fusion avec Gaz de France) pendant plus de vingt ans, lui fait penser à Louis XI "pour avoir tracé sa route sans dévier ". Sophie Dutordoir, celle qu'il est fier d'avoir placée à la tête d'Electrabel (et devenue l'actuelle CEO de la SNCB), est comme "une divinité hindoue à huit bras, tous et toujours occupés".
Il y a aussi une série d'anecdotes ou de petites phrases qui peuvent en dire long sur la manière dont les affaires se trament. Il relate le commentaire lâché par Gérard Mestrallet vingt ans après la sortie forcée de Philippe Bodson. "S'il y a un conflit entre l'actionnaire et le gestionnaire, c'est toujours le premier qui l'emporte."
Jean-Pierre Hansen revient aussi sur le Kazakhgate (en référence à l'enquête de la justice belge sur les commissions perçues dans le cadre d'achats de centrales au Kazakhstan par Tractebel). Un jour, lui et son collègue Emmanuel van Innis sont convoqués au palais de justice pour une réunion dite "informelle et officieuse". Ils se retrouvent devant quatre hauts magistrats qui leur demandent d'affirmer qu'ils savent que MM. Davignon et Bodson "ont bénéficié de retours". Et d'ajouter qu'après cet aveu, ils les laisseront tranquilles. Les deux comparses, estomaqués, ont mis fin à la réunion, "sans suite ni conséquence, que l'on sache… On cherchait sans doute le scalp d'un chef à plumes" .
Coup de téléphone du chef de cabinet du Roi
Sur l'"Electragate" (suite à l'espionnage d'ordinateurs de dirigeants d'Electrabel), "un des épisodes les plus désagréables de ma carrière" , Jean-Pierre Hansen raconte comment l'annonce de son inculpation - qui dura trois ans - lui a fait perdre le titre de régent à la Banque nationale auquel il tenait beaucoup. Didier Reynders, ministre des Finances à l'époque, l'a prévenu personnellement alors qu'il n'a pas eu droit à un mot de la Feb qui avait décidé de revoir sa décision de le nommer président au profit de Jean-Claude Daoust. Jean-Pierre Hansen relate aussi ce coup de téléphone du chef de cabinet du Roi, Frans Van Daele, en mars 2014, pour lui annoncer que "le Roi envisageait de me concéder le titre de baron". Comme devise, il a choisi, en pensant notamment à ce que lui disait sa mère, "solidarité de tous, responsabilité de chacun".
Quand Mobutu téléphone à Davignon
Etienne Davignon a également, sous la plume de Maroun Labaki, couché sur papier ses souvenirs personnels et professionnels. Etienne Davignon, souvenirs de trois vies (Éditions Racine) se lit comme un roman tant la vie de cet homme caméléon - qui se sera fondu ces dernières décennies dans les sphères de la diplomatie et de politique belge puis européenne et enfin du monde des affaires - fourmille d'anecdotes et de rencontres avec les grands de ce monde. La Libre l'avait longuement rencontré en juin dernier à l'occasion de la sortie de cet ouvrage. "À 86 ans, je ne suis toujours spécialiste de rien mais je suis compétent en pas mal de choses", avait-il alors expliqué. Ajoutant : "Ce sont les circonstances qui ont fait ma carrière, ce n'est pas moi."
Impossible de revenir ici en détail sur ses trois vies. Retenons cependant cette anecdote particulièrement croustillante. Nous sommes en 1988. La bataille fait alors rage pour le contrôle de la Société générale de Belgique, le holding le plus puissant du pays et qui contrôlait à l'époque bon nombre de nos fleurons industriels et financiers. Etienne Davignon cherche alors des alliés en Belgique mais aussi en France avec Suez pour contrer les plans de l'Italien Carlo De Benedetti qui voulait mettre la main sur celle que l'on surnommait la "Vieille Dame", en achetant des blocs d'actions. "De Benedetti a été voir Mobutu à Turin, pour lui dire combien il aime travailler avec le Congo, et combien ce serait agréable pour les Congolais de ne pas plus avoir face à eux les anciens coloniaux qui les ont martyrisés. Mobutu lui a alors promis de lui vendre ses 5 % de la Société générale. Mais il ne les a pas ! Quand De Benedetti sort de chez lui, Mobutu me téléphone pour me dire : 'Tu vas être intéressé, je viens de faire un grand coup, je viens de promettre à De Benedetti de lui vendre des titres que je n'ai pas !'", raconte Davignon.
Grâce à son carnet d'adresses - l'un des meilleurs du pays -, Davignon se sera souvent, à l'image de cet épisode, tiré de mauvais pas tout au long de sa très longue carrière. Souvent accusé, tout comme l'était Albert Frère d'ailleurs, d'avoir bradé les actifs belges aux intérêts étrangers, Etienne Davignon estime, lui, que le monde politique belge a manqué de vision pour défendre ses joyaux économiques. Il en nourrira une certaine rancune à l'égard de Jean-Luc Dehaene qui, dans un gouvernement en affaires courantes, s'était opposé à l'idée de voir l'État prendre alors une participation de 20 % dans la Générale. Mais on ne refera pas l'histoire…
Dimanche, le jour des frites chez les Cloquet
Dans le livre Grandir et faire grandir, écrit par le journaliste Didier Albin, Jean-Jacques Cloquet, l'ancien patron de l'aéroport de Charleroi et actuel directeur opérationnel et commercial de Pairi Daiza, livre des conseils de management basé sur le bien-être de l'être humain.
L'ouvrage est aussi truffé d'anecdotes croustillantes… tout comme les frites que la famille recomposée Cloquet, cinq filles et deux garçons, déguste chaque dimanche depuis plus de dix ans. "Depuis 2009, les époux cèdent à cette tradition aux relents de l'histoire belge : ils vont chercher les frites au village, avec des hamburgers, des cervelas et des nuggets de poulet", explique notre confrère Didier Albin. Comment et pourquoi la coutume s'est-elle instituée ? "Jean-Jacques a oublié. Sylvie (NdlR : l'épouse de Jean-Jacques Cloquet) sait juste qu'elle avait envie de souffler et de ne pas faire la cuisine tous les soirs : un jour, elle a donc décidé de passer la main, le concept des frites a séduit les enfants… Dix ans plus tard, on en mange encore chaque dimanche. Chacun remplit son assiette, ajoute la sauce qu'il veut - mayonnaise, andalouse, ketchup ou béarnaise et même pickles. Des plats de cervelas ont été déposés sur la table : tout cela n'est pas très diététique mais le plaisir d'être ensemble est irrésistible."
Parmi les jeunes, Manon est la dernière à vivre à la maison. Sarah a quitté le nid quelques semaines plus tôt, tous les autres frères et sœurs sont déjà installés […] Manon a vu son père faire "des trucs incroyables". "L'hiver, il fait un cumulet dans la neige, en caleçon. Il lui arrive aussi de se déguiser dans des réunions de famille". Mais Jean-Jacques Cloquet se montre aussi sérieux, quand il faut. "Pour apaiser une tension familiale, conseiller celle ou celui qui en a besoin, il est toujours disponible", raconte Alexandre, l'aîné des garçons. "Papa nous reçoit dans son bureau, énonce le problème, sort ses fiches et ses stylos de couleur. Et il propose un plan." Elise, la plus grande des filles, sent quand il ne va pas bien, comme ses frères et sœurs. "Il ne montre pas sa souffrance, au contraire il la retient en lui. Et dans les moments les plus difficiles, il a recours à l'humour. À la mort de notre grand-père, il s'est arrangé pour provoquer un fou rire dans l'église. Il sait gérer sa tristesse mais est désemparé par celle des autres." Dans l'ouvrage, on apprend aussi que la famille Cloquet passe toujours ses vacances dans une villa louée au bord de la Méditerranée. "Cette villa de location, c'est mon ryad", explique l'ancien patron de l'aéroport de Charleroi. "Et dire que des gens pensent qu'on se déplace en jet privé et qu'on est richissimes", ajoute encore Manon.
(1) "Chroniques sous haute tension". Éditions Racine
