Serge Litvine: "La fermeture du Bois de la Cambre est une décision irréfléchie et idéologique"
Serge Litvine, entrepreneur multi-étoilé dans la restauration, a subi de plein fouet le coronavirus, comme tous les acteurs du secteur. Mais ce qui lui reste au travers de la gorge, c'est la fermeture du Bois de la Cambre décidée par le bourgmestre de Bruxelles Philippe Close en mars et ce au moins jusque fin août.

- Publié le 04-07-2020 à 11h42
- Mis à jour le 12-01-2021 à 11h38

Serge Litvine, entrepreneur multi-étoilé dans la restauration, a subi de plein fouet le coronavirus, comme tous les acteurs du secteur. Mais ce qui lui reste au travers de la gorge, c'est la fermeture du Bois de la Cambre, décidée par le bourgmestre de Bruxelles Philippe Close en mars et ce au moins jusque fin août. Une décision qu'il qualifie d'irréfléchie, de politicienne. Le propriétaire de la Villa Lorraine, entre autres, redoute que cette fermeture ne pèse sur l'économie bruxelloise, sur l'attractivité de la ville et que ce soit un coup dur de plus pour l'horeca. Il reste cependant optimiste car il devrait rencontrer Philippe Close dans les jours à venir avec d'autres commerçants pour en discuter. Serge Litvine est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
Que pensez-vous de la fermeture du Bois de la Cambre ?
D'une façon posée et réfléchie, je trouve qu'il n'y a eu aucune concertation. Ça a été fait en dépit du bon sens. C'est une question uniquement politicienne, entre un bourgmestre qui veut paraître plus écolo que les écolos et les écolos qui veulent montrer qu'ils gèrent la ville d'une façon drastique. Mais tout cela sans réfléchir aux conséquences, qui sont pourtant multiples. Ça engendre une pollution accrue pour tous les alentours du bois d'ailleurs.
Pourquoi une pollution accrue ?
À cause des embouteillages invraisemblables que ça génère dans tout le pourtour. En outre, les commerces sont désormais désertés par les clients et les parkings sont pleins, puisqu'on ne peut plus se garer au bois. Les quartiers résidentiels sont donc engorgés, embouteillés. Ce n'est pas agréable pour la population aux alentours. C'est exactement l'inverse de ce qu'il faudrait faire en termes d'écologie. Au lieu de mettre d'abord en place les solutions alternatives et ensuite limiter les accès, on fait l'inverse. Ce n'est que de l'idéologie, pour pouvoir annoncer "Je ferme le Bois de la Cambre", comme l'a fait la ministre bruxelloise Elke Van den Brandt tant sur les réseaux sociaux que dans la presse... C'est se foutre de la majorité des citoyens et des gens des communes du sud.
Mais n'est-ce pas nécessaire pour que les gens arrêtent d'ores et déjà de prendre leur voiture pour tout et n'importe quoi ?
Tout le monde doit être écolo. Je suis le premier à penser que l'écologie est essentielle et nécessaire mais elle doit être réfléchie et étudiée en fonction de la vie des Bruxellois. Ici, c'est une mauvaise façon de faire. Il faut d'abord d'autres solutions de mobilité. Le Belge aime sa voiture, à tort ou à raison, ce n'est pas à moi de juger. Mais si on veut le dissuader de la prendre, il faut des alternatives. Elles n'existent quasiment pas aujourd'hui. Il y a une coupure entre le nord et le sud de Bruxelles, ce que le bourgmestre n'a pas eu l'air de prendre en compte. Le centre-ville sera d'ailleurs le plus impacté par la fermeture du bois car les gens du sud n'iront plus dans le centre.
Il existe pourtant d'autres chemins pour se rendre dans le centre.
Bien sûr qu'il y en a d'autres. Mais vous les embouteillez. Les gens qui viennent de Rhode-Saint-Genèse, Waterloo, une partie d'Uccle, que prennent-ils ? La chaussée de Waterloo, qui est déjà complètement saturée, encore plus depuis la fermeture du bois ? Tout ceci a été fait de façon unilatérale. Les communes aux alentours n'ont absolument pas été convoquées non plus. Puisque les électeurs de Philippe Close n'ont pas tous des jardins, il leur "donne" de la verdure dans leur ville. C'est d'ailleurs une hérésie que le Bois de la Cambre soit sur Bruxelles-Ville, comme l'avenue Louise.
N'était-ce pas une bonne décision, pendant le confinement, pour que les gens puissent se rendre au bois, sans les voitures ?
Je ne pense pas.
Vous avez peur que les habitants du Brabant wallon désertent Bruxelles ?
Oui. Et c'est le cas. Les agences immobilières le confirment. Depuis le confinement, l'immobilier en dehors de Bruxelles cartonne.
Que pensez-vous de la limitation à 30km/h qui sera instaurée en janvier 2021 ?
Il y a aussi des limites à 20 et à 10 km/h... C'est de la démagogie, de la bêtise. Je ne comprends pas. Je n'ai pas envie de rouler à 20 km/h, même à vélo. 30 km/h, qu'est-ce que ça va donner, à part des embouteillages ?
Il y a l'argument de la sécurité.
Mais pourquoi pas faire 10 km/h alors ? En Autriche, ils sont passés de 130 à 140 km/h sur l'autoroute pour tester. Ils ont eu moins d'accidents, une pollution presque équivalente et ils ont voulu généraliser. Mais les écolos sont revenus au pouvoir et ils ont fait passer la limite à 130. A un moment, il faut être objectif. Si les voitures ont des ABS, des airbags, c'est qu'il y a eu de la recherche pour les sécuriser. Mais à 30 km/h, la recherche de sécurité sera abandonnée. Et pourquoi ne pas faire passer un contrôle technique aux vélos ? Et pourquoi laisser les trottinettes électriques rouler dans les rues, sur les trottoirs... Je ne suis pas très optimiste pour l'avenir de Bruxelles.
Ça va peser sur l'économie et l'attractivité de la ville ?
Ça pèse déjà. Regardez le piétonnier. Je suis pour le piétonnier, c'est une bonne idée. Mais pas comme ils l'ont fait.
Comment l'auriez-vous fait ?
Encore une fois, en dialoguant avec les habitants, avec les commerçants. J'aurais également mis beaucoup plus de verdure dans le piétonnier. Avec une possibilité de le rejoindre... L'hôtel Métropole est peut-être mal géré, je n'en sais rien, mais une des raisons pour lesquelles il est en faillite, c'est le piétonnier.
Et la fermeture du Bois de la Cambre, pour y revenir, ça joue sur la fréquentation de vos établissements ?
Evidemment. Déjà au Sablon, ça prive d'une partie de la clientèle qui ne veut pas rester bloquée dans les embouteillages, dont les gens de Rhode-Saint-Genèse, de Waterloo ou d'Uccle. Psychologiquement, la fermeture du bois ainsi que les pistes cyclables et le rond-point à l'avenue Louise ne donnent plus envie d'aller en ville. Donc ça va favoriser l'économie de quartier. Et puis, les livreurs et autres, comment font-ils ? On a une ville qui monte et qui descend, avec une météo plus capricieuse que celle de Paris, presque autant que celle de Londres. Il faut tenir compte de ces paramètres aussi.
Favoriser l'économie de quartier, c'est peut-être mieux justement, non ?
Mais ce ne sera plus à Bruxelles, ce sera dans les autres communes. Et si vous n'achetez plus de voiture, où les taxes vont-elles partir ? Comment allez-vous financer l'Etat fédéral ?
Dans ce cas, autant dire qu'il faut vendre toujours autant de voitures, ou plus de voitures même...
Non, non... Pas spécialement. Mais l'automobile, avec les accises sur l'essence, l'immatriculation, les taxes annuelles, ça représente beaucoup d'argent.
Mais l'impact sur l'environnement coûte aussi très cher.
Il faut trouver une juste mesure. Progressive. Si toutes les voitures ne polluaient plus, que feriez-vous ?
Vous dites donc que la pollution est positive pour les bilans de l'Etat ?
Je ne dirais pas qu'elle est positive, mais en tout cas que l'Etat en profite grandement.
Il faudrait d'autres sources de financement.
Si demain on dit "tout le monde à vélo, plus de voiture", l'industrie automobile s'écroule. Avec des milliers d'emplois supprimés. Il faut que les choses se fassent progressivement. De façon réfléchie. Et les voitures polluantes, qu'est-ce qu'elles deviennent ? Elles partent à l'étranger, où elles continuent de polluer.
Comment trouvez-vous que la ville de Bruxelles a été gérée pendant cette période de confinement ?
Philippe Close est un homme politique sympathique, mais il est moins démocrate qu'il n'apparaît. Il est charismatique, certes, mais la gestion de la ville s'inscrit dans la continuité de son mentor et prédécesseur. Je ne suis pas certain qu'il tire les leçons des échecs, comme celui du piétonnier. Même si je dois reconnaître qu'il a tout de même été plus conciliant récemment et qu'il s'est dit prêt à la concertation. Je dois le rencontrer prochainement, avec d'autres commerçants. Quelques changements ont déjà été opérés. Espérons que la concertation sera positive.
Il a peut-être voulu forcer un peu les choses...
L'électrochoc qu'il a essaie de donner... ce n'est pas une bonne idée.
Comment le percevez-vous pour votre business ?
Des restaurants, il y en avait de toute façon trop par rapport à la demande. Ça, il n'en est pas responsable. Mais il l'est par rapport aux embouteillages, au mécontentement populaire et la situation économique bruxelloise, qui n'est déjà pas florissante. Et au niveau de mes activités, ça ira pour certains établissements, mais pas tous. La Villa Lorraine sera certainement impactée. Les gens qui travaillent dans le centre ne viendront plus le midi à cause des embouteillages. Le soir, c'est moins problématique.
Mais n'est-ce pas juste une évolution à faire pour les villes ? Comme Amsterdam a favorisé l'usage du vélo pour se passer des voitures il y a déjà des décennies.
Comparons ce qui est comparable. Amsterdam est une ville plate, Bruxelles ne l'est pas. Le Belge est beaucoup plus partisan de l'automobile. La mentalité n'est pas la même.
Elle a dû évoluer avec le temps...
Ce n'est pas comparable. C'est comme si vous preniez les recettes de New York ou Londres à Bruxelles. Ce n'est pas possible. Ou alors on met un péage, comme à Londres, très cher. Comme ça il n'y a que les riches qui peuvent se balader dans le centre-ville. Il faut d'abord trouver des solutions pour améliorer la mobilité avant de prendre des mesures qui créent encore plus d'immobilité. Ça ne va pas décourager les gens à utiliser leur voiture, ça va les faire quitter la ville et ruiner les commerces.
Que pensez-vous de la suppression des voies de circulation pour les transformer en pistes cyclables ?
C'est une excellente idée de mettre des pistes cyclables. Mais ce n'est pas obligé de supprimer des voies de voiture. La double piste cyclable à la chaussée de La Hulpe est une absurdité totale. Une seule suffisait. C'est réellement pour emmerder les gens, pour freiner la circulation automobile. Les gens ne vont pas abandonner leur voiture. Alors quand il fait beau, que les gens vont bien, ils peuvent essayer le vélo. Mais on en reparlera aux mois de janvier et février.
Vous ne croyez pas au "trafic induit" ? Selon cette notion, plus il y a la possibilité de faire circuler des voitures, plus il y en aura, et donc que ça n'améliore pas le problème de la congestion automobile.
Je ne pense pas que plus il y a de voies, plus il y a de voitures, non.
Pourtant, des études le prouvent.
Eh bien qu'on ferme tout le centre-ville, comme cela il n'y aura plus de voitures et on ne se pose plus de questions. Un autre exemple : quand il était ministre bruxellois de la Mobilité, Pascal Smet a mis des pistes cyclables avenue Franklin Roosevelt. Très bien, sauf qu'il les a mises sur les trottoirs. Deux dangers donc : les gens qui sortent de chez eux et ceux qui sortent des voitures garées, côté passager. Et ça a coûté un argent fou. Il aurait pu les faire au milieu. Ça aurait été moins risqué, plus sympathique pour les cyclistes et plus joli.
Ça aurait été compliqué pour la circulation des vélos qui viennent des autres avenues où les pistes sont sur la droite de la chaussée…
Honnêtement, ça a été fait n'importe comment. Aux frais du contribuable. Je pense qu'il y a des budgets dépensés à tort et à travers pour des intérêts personnels.
C'est-à-dire ?
Des intérêts pour faire plaisir à telle ou telle entreprise.
Vous avez des éléments concrets ou ce ne sont que des suppositions ?
Je n'en ai pas, mais quand on voit les décisions prises, on peut se poser la question. Pourquoi, encore une fois, n'y a-t-il pas de transparence et aucune discussion ?
Il y a un manque de démocratie dans la gestion de Bruxelles donc selon vous ?
Pas pour tout. Mais pour ce qui est de la mobilité, oui.
