"L'Europe a tout à fait le potentiel pour rivaliser avec les États-Unis. Il faut arrêter de les regarder avec jalousie"
La mission "Future of Digital" d'Agoria vient de se terminer. Le Consul général belge présent à Atlanta et à Miami nous livre son regard.

- Publié le 18-12-2023 à 16h46
- Mis à jour le 14-10-2026 à 12h51

La mission "Future of Digital" organisée par Agoria, la fédération belge des entreprises technologiques, s'est terminée ce week-end, à Miami. Une mission non pas de "business", pour signer des contrats, mais une mission "d'inspiration", pour les 65 participants belges de la délégation. L'occasion de voir comment les entreprises américaines présentes sur place voient l'avenir du digital, du web3, de l'IA, de la blockchain, de la réalité augmentée, etc.
Une opportunité également de rencontrer Michel Gerebtzoff, Consul général belge qui, après huit années passées en Chine et un probable futur départ pour la Russie – vit dans le nord d'Atlanta et a pu suivre l'ensemble de l'aventure. Entretien.
Qu'avez-vous pensé de cette mission Agoria ?
Avoir accès à des profils de ce calibre, à Atlanta comme à Miami, c'est un privilège. Que ce soit les gens d'ici que ceux de la délégation. C'est une mission d'inspiration. Les membres ont laissé leurs 'sales pitch' derrière, ils sont là, libres, sans être appelés tout le temps car il y a le décalage horaire. C'est dans ces moments qu'on est le plus réceptif aux nouvelles idées. Et on a touché du doigt les frontières technologiques, avec des personnes inspirantes.
Atlanta et Miami sont-elles en compétition ?
Certains interlocuteurs et panélistes dramatisent cette rivalité mais c'est presque de l'humour en réalité, car les villes s'adressent à des publics différents. Elles ont un profil différent qui fait qu'il n'y a pas une compétition violente, comme ça peut arriver entre certaines régions établies et d'autres émergentes. Et le boom est très fort. Atlanta est plus orienté hard tech, mobilité électrique, industrie et Miami plutôt web3, financement, venture capital, etc.
Est-ce que la Silicon Valley est devenue trop chère et Miami peut en profiter ?
Miami n'est pas une ville bon marché, donc je ne suis pas sûr que ça se joue là-dessus. Je pense que ce qui compte, ce sont les écosystèmes.
Vous avez vécu en Europe, en Chine, aux États-Unis… Quel regard avez-vous sur l'industrie tech en Europe et en Belgique par rapport au reste du monde ?
On a parfois des complexes parce que l'Europe et la Belgique ont donné naissance à moins de géants technologiques connus du grand public que les États-Unis ou la Chine. Mais en Europe comme en Belgique, la densité d'innovation est forte, le nombre de pépites technologiques très élevé. Nous sommes conscients qu'à certaines phases du développement de ces pépites l'accès au financement, par exemple, est moins aisé que dans d'autres pays. Ce qui est intéressant dans cette mission Agoria, c'est qu'on constate que nos entreprises belges ne sont pas en retard sur les États-Unis sur le plan technologique. D'ailleurs beaucoup d'innovateurs rencontrés cette semaine ont des racines belges ou européennes. Mais la mission permet aussi d'observer que la dimension "méta", les paramètres qui structurent l'environnement, ont un impact sur la capacité de croissance des entreprises et la santé de l'écosystème et peuvent différer significativement d'un pays à l'autre.
"L'IA est là et permettra de répondre à une série de défis. Il faut l'intégrer, l'exploiter, car de toute façon, on ne va pas revenir en arrière."
Est-ce que le "il faut aller voir ailleurs" qu'on entend parfois en Belgique est problématique ? Il faut quitter le pays ?
Non. Voyager, s'inspirer, c'est bien. Mais il n'y a pas de fatalité ou de nécessité de s'installer ailleurs. Regardez Odoo, pour n'en citer qu'une. Il y a des succès. Ce qu'il faut, c'est encore améliorer le marché européen. Le marché belge est trop petit, les entreprises se développent au-delà. Mais on peut encore progresser pour renforcer le marché européen. Et arrêter de regarder les États-Unis avec jalousie de temps en temps.
Jalousie ou admiration ?
Un mélange des deux. Mais on a notre créativité. On voit qu'ici à Miami, 60 % de la population est née ailleurs qu'aux États-Unis. C'est un défi mais qui peut être à la base de l'explosion créative.
Est-ce qu'on peut être compétitif dans l'IA face à des pays qui génèrent des milliards de données – qui nourrissent l'IA – comme les États-Unis ou la Chine ?
Je pense qu'on peut éviter justement les dérives liées à l'absence de cadre réglementaire clair sur la manière d'accéder aux données. J'ai personnellement passé huit ans en Chine, je ne voudrais pas que ce modèle soit le même en Europe. Le cadre européen est plus strict et les gouvernements ne peuvent pas accéder aux données aussi facilement. Et on peut récupérer des données, les anonymiser et les utiliser pour développer la tech. Il faut un cadre réglementaire. Les États américains vont vers cette voie, comme en Europe.
La réglementation doit-elle être appliquée partout dans le monde pour être efficace ? Car si l'Europe est la seule à réglementer, elle risque de se tirer une balle dans le pied, non ?
Je pense que ça va être compliqué de réglementer au niveau mondial. Il faut être réaliste. Mais l'Europe est un marché attractif et peut mettre des conditions aux entreprises pour avoir accès au marché européen. Les géants de la tech américains regardent d'ailleurs les initiatives européennes de réglementation et s'en inspirent. L'Europe, étant donné la taille de son marché, a tout à fait le potentiel pour rivaliser avec les États-Unis. Les entreprises qui veulent avoir une présence en Europe doivent se soumettre à la réglementation européenne. Et ça marche, les entreprises s'adaptent et appliquent souvent cette même législation sur leur marché d'origine.
Comme Apple et le chargeur universel.
Exactement.
Pour conclure, l'intelligence artificielle, ça vous fait peur parfois ?
Non. Je suis un techno-optimiste. Je l'utilise.
Quel message adresser à ceux qui en ont peur ?
L'IA est là et permettra de répondre à une série de défis. Il faut l'intégrer, l'exploiter, car de toute façon, on ne va pas revenir en arrière.
