"On est passé d'une idée folle à quelque chose qui sera incontournable" : un ancien employé de Tesla pourrait concrétiser un projet "carbone" inédit
L'entreprise Sirona Technologies, dirigée par le Belge Thoralf Gutierrez, vient de lever 6 millions d'euros pour avancer dans la captation carbone.

- Publié le 26-06-2024 à 08h07
- Mis à jour le 29-06-2024 à 19h40

Dans la capture du carbone, quand les arbres et l'océan n'y arrivent plus, il est temps de donner un coup de main. Face au dérèglement climatique, la start-up belge Sirona Technologie tente un coup jusque-là considéré comme impossible : la capture du carbone directement depuis l'atmosphère.
Précisons d'emblée pour les profanes : au-delà des arbres et océans, deux moyens existent pour réduire la quantité de CO₂ présent dans l'atmosphère. Le premier passe par la réduction des émissions en "captant" le carbone directement en sortie des usines. La deuxième, en captant le carbone qui est déjà présent dans l'atmosphère, grâce à ce qu'on appelle le "DAC" ("direct air capture"). Un procédé réputé énergivore et, pour le moment, peu rentable.
Mais Sirona Technologies, entreprise bruxelloise dirigée par Thoralf Gutierrez, compte bien s'y atteler et vient de lever, mercredi, 6 millions d'euros pour son projet auprès des fonds XAnge et LocalGlobe.
Ancien employé de Tesla, l'homme se veut disruptif et confiant. "Comme tout début de technologie, cela coûte cher et il faut réduire les coûts. Comme les panneaux solaires qui étaient à l'origine réservés à l'aérospatial d'ailleurs, et qui s'imposent", lance-t-il.
"Je pense que ce qui est clair, c'est qu'on est passé de l'idée un peu folle à quelque chose qui sera incontournable pour la mitigation du changement climatique, poursuit-il. Il faut retirer des quantités massives de CO₂ dans l'air. L'option facile, ce sont les forêts. Mais ça nécessite beaucoup de place et ça pose la question du stockage à long terme. Ici, on veut capter le carbone et l'injecter en sous-sol", enchaîne le CEO.
"Si nous plantions des arbres, nous devrions couvrir une superficie de la taille de l'Asie. Avec le captage direct de CO₂ dans l'air, nous devons faire fonctionner nos machines sur un réseau de panneaux solaires de 150 km sur 150 km, ce qui représente environ 10 % de l'énergie propre qui sera construite d'ici à 2050. Les deux joueront un rôle mais il est clair que les forêts ne suffiront pas", poursuit-il.
"Les entreprises sont prêtes à payer assez cher pour capter le carbone"
"Le DAC va devenir rentable. Il faut voir le business model. On peut vendre des crédits carbone grâce à cela. Bien sûr, il faut d'abord absolument limiter au maximum les émissions. Mais il faudra aussi capter le carbone fatal, celui qu'on ne peut pas réduire. Et les entreprises sont prêtes à payer assez cher pour cela", affirme-t-il.
Selon lui, les géants comme Microsoft, Google, Meta, etc. seraient prêts à payer entre 500 et 1 000 dollars la tonne pour avancer dans ces solutions et ce, avant que la situation ne devienne vraiment impayable. Car si, en Europe par exemple, les quotas carbone font que le prix de la tonne de CO₂ émise est d'environ 60 euros pour les entreprises actuellement, ce montant devrait s'envoler fortement à l'avenir. La solution de Sirona devrait tourner aux alentours de 300 dollars par tonne captée, pour le moment, mais vise une réduction des coûts à terme.

Un rachat par un géant ? Pas sûr
La question qui se pose, c'est si Sirona Technologies souhaite se faire racheter par un géant. Le CEO ne ferme pas la porte mais avance avant tout vouloir "un maximum d'impact". Comprenez : ce n'est pas sa priorité. "J'ai un biais avec Tesla, où j'ai travaillé de 2017 à 2022, je vois ce que c'est de travailler avec des grosses structures. Je suis assez sceptique quant à la capacité de grosses entreprises de déployer ces nouvelles technologies rapidement. Il faudrait que les acheteurs soient très convaincants pour qu'on vende", poursuit-il.
"On a cherché à s'attaquer à des problèmes que peu de gens regardent, avec certes beaucoup de risques de se planter mais aussi avec un impact potentiellement beaucoup plus grand."
"Quand j'étais chez Tesla, je me suis dit que tout ce qui était photovoltaïque et batteries était désormais sur la bonne voie, il me fallait autre chose. On a donc cherché à s'attaquer à des problèmes que peu de gens regardent, avec certes beaucoup de risques de se planter mais aussi avec un impact potentiellement beaucoup plus grand", glisse-t-il, lucide.
Pourquoi au Kenya ?
La solution de Sirona Technologies consiste en une machine, disposée dans un conteneur, qui filtre l'air ambiant, retient chimiquement le CO₂, et l'injecte par la suite en sous-sol sous forme de mélange de CO₂ et d'eau. "Comme de l'eau gazeuse", explique-t-il. Il ne s'agit pas de carbone liquide sous pression, comme pour les projets de séquestration de carbone à plusieurs milliers de mètres dans les fonds marins en Norvège, mais bien de l'injection d'un mix liquide eau/gaz à "seulement" 800 mètres de profondeur dans des roches basaltiques. "Le liquide se transformera en roche car le mix va se transformer en carbonate et sera stocké sous forme permanente dans la roche. On a fait des tests et le processus dure environ deux ans à se réaliser", avance-t-il.
La réussite du procédé dépend néanmoins de nombreux critères, comme la pression, le type de roches que le liquide injecté rencontre, les températures et la stabilité de la couche rocheuse.
"On a déjà trois machines prototypes (le prix restera secret, NdlR) à Bruxelles et on va envoyer une quatrième machine au Kenya. L'objectif et de produire ces machines en série et en faire une exploitation commerciale d'ici à 2026", avance-t-il. Et pourquoi le Kenya ? Car le pays a largement investi en énergies renouvelables, si bien qu'il a "trop" de capacité de production électrique par rapport à la demande locale, selon lui. Un fait assez inédit au niveau énergétique, surtout quand on voit, sur le même continent, l'Afrique du Sud qui gère la pénurie en permanence, avec des black-out à répétition.
"Le gouvernement kényan est extrêmement intéressé car il a énormément d'énergie géothermique, d'hydroélectrique, du vent et un certain potentiel pour le solaire. Mais le pays a été trop vite par rapport à la demande et produit trop d'électricité", affirme-t-il. "Et il n'y a aucune raison de s'installer aux États-Unis par exemple, où les demandes de permis prennent 3-4 ans – et ne parlons pas de l'Europe – où tout coûte plus cher", lance-t-il également.
Quels clients potentiels ?
On peut enfin se demander qui peut être client de cette solution. Car si elle va dans le sens de l'intérêt général en captant le CO₂ déjà présent dans l'atmosphère, elle fait fi des responsabilités de chacun, donc. Alors comment être compétitif face aux solutions de captage direct de CO₂ en sortie d'usine ?
"Certes, les gros pollueurs vont plutôt capturer le CO₂ en sortie d'usine. Mais Microsoft ou Google voient déjà plus grand et voient l'étape d'après. Il faut réduire les émissions diffusées par tous. Des entreprises aux mobylettes. Donc à terme, les États pourraient être clients aussi. Car le jour où toutes les entreprises seront 'net zero', on aura toujours beaucoup trop de CO₂ dans l'atmosphère", assène-t-il. "Comme pour les éboueurs qui débarrassent les rues des déchets, il faut se débarrasser de ce gaz de l'atmosphère. Donc il y aura des deals, des premiers contrats dans ce sens. Et certains États sont déjà fortement menacés par le réchauffement climatique et ont intérêt à limiter ces émissions", termine-t-il.