Matthieu Léonard (Horeca Bruxelles) : "Si on arrose tout le monde avec des primes, ça ne va pas aller"
Le président de la Fédération Horeca Bruxelles, fraîchement arrivé, compte maintenir le lobbying pour défendre les intérêts de son secteur. En particulier au lendemain des élections.

- Publié le 30-06-2024 à 11h31
- Mis à jour le 02-07-2024 à 15h50

"L'image du chef qui crie sur son personnel, c'est du passé", lance Matthieu Léonard, entre deux cigarettes. "On veut laver la Fédération Horeca de son image sulfureuse, qui appartient au passé", poursuit-il. Et si l'homme veut laver l'image, ce n'est pas pour la rendre lisse et ennuyeuse. Au contraire. Énergique, au taquet, celui qui a succédé à Ludivine de Magnanville veut "continuer le travail". De lobbying auprès des politiques. De séduction auprès des jeunes et des demandeurs d'emploi. Et de gestion de la Fédération, en toute transparence.
L'homme de 44 ans, qui a ouvert plusieurs restaurants, dont "CoinCoin", "Baballe !" et "Plouf !" à Woluwe-Saint-Pierre, va justement en ouvrir un autre très prochainement. Mais le nom restera secret. "Je recherche 9 équivalents temps plein dans mes établissements", glisse-t-il. S'il est président de la Fédération, ce n'est pas en se tournant les pouces.
"À l'université, j'étais un cancre. Après le collège Saint-Michel et Don Bosco – chez les Jésuites, c'est une bonne école -, j'ai fait Sciences Po, puis psycho… mais je n'en avais rien à faire. J'avais commencé l'Horeca et donc j'y suis resté !", se remémore ce fier Sanpétrusien. Entretien.
Ça fait six mois que vous êtes à la tête de la Fédération Horeca Bruxelles. Comment ça se passe ? Fatigant en ce moment, non ?
C'est beaucoup d'investissement. Il y a un soulagement au lendemain des élections. Mais, sans l'aide des partis qui ont gagné les élections, on n'arrivera pas à obtenir ce que l'on souhaite, c'est-à-dire plus de justice fiscale. Que ce soit pour les restaurants gastronomiques, les fast-food et les 80 % de l'Horeca au milieu, qui sont des artisans qui font vivre les quartiers. Et c'est surtout ce segment qui souffre. Il y a eu la crise sanitaire, la crise énergétique et l'indexation des salaires et des loyers. Plus 18 % de coûts salariaux en deux ans… On ne peut pas augmenter nos prix à l'infini, sinon les clients ne viennent plus. Alors on peut avoir des salles combles, mais ne pas gagner notre vie à la fin. On attend donc énormément du MR et des Engagés. On espère aussi pouvoir changer de discours chez nous. Dire que l'Horeca est un beau métier, qu'il faut venir y travailler.
"On investit mal les deniers des citoyens, et en particulier des Bruxellois"
Vos attentes politiques sont surtout du côté fédéral donc, et pas régional ?
Si, quand même. En matière d'emploi, la Région bruxelloise va devoir bouger. Mais s'il y a eu un choix politique radical au fédéral, ce n'est pas le cas à Bruxelles. Et il va falloir trouver des compromis.
Au niveau de l'emploi, vous estimez qu'Actiris n'est pas assez efficace ?
On demande depuis des mois à ce qu'Actiris pousse les demandeurs d'emploi vers notre secteur. Actiris, c'est 800 millions d'euros par an de fonctionnement ! Avec une grosse partie pour les frais de fonctionnement. On investit mal les deniers des citoyens, en particulier ceux des Bruxellois, alors que les patrons de l'Horeca pleurent pour avoir de la main-d'œuvre. La Région doit réagir. Là, les patrons doivent retourner en service, en plus de tout l'administratif qu'ils doivent gérer.
Il y a beaucoup d'administratif ?
Oui, sinon on rate des primes, car c'est comme ça que ça marche à Bruxelles. On est arrosés de primes mais quand on n'a pas le temps de faire les démarches, on passe à côté.
"Si on arrose tout le monde avec des primes, ça ne va pas aller"
Il n'y a pas trop de primes, alors ?
Bien sûr ! Mais l'idée est simple : si votre business fonctionne et que vous travaillez correctement, ça ira. On peut avoir des couacs, mais ça fonctionne. Si on arrose tout le monde avec des primes, ça ne va pas aller. La loi du marché est faussée. Nous sommes des acteurs économiques qui fonctionnent avec les rouages du marché. Arroser de primes certains sans inciter les autres à travailler, ça ne va pas. Ceux qui triment le plus n'y arrivent plus. Et ceux-là, ce sont les petits patrons, qui ne sont pas très riches et qui veulent faire le travail convenablement. Et c'est sur ces questions que la majorité politique à Bruxelles risque d'avoir du mal car ils ne vont pas tous s'entendre.
"Arroser de primes sans inciter les gens à travailler, ça fait que ceux qui triment le plus n'y arrivent plus."
Vous auriez voulu une formation plus à droite à Bruxelles ?
Je ne suis pas foncièrement un homme de droite. Mais on voit que les gouvernements précédents n'y sont pas arrivés, et ça dure depuis plus de vingt ans. Le progressisme, c'est le bien-être, un mieux pour tous. Là, il n'y a pas de progrès en région bruxelloise. Et je ne parle même pas des coupe-gorge de la gare du Midi.
"Il n'y a pas de progrès en région bruxelloise. Et je ne parle pas des coupe-gorges de la gare du Midi."
L'Horeca ne se plaint-il pas, quoi qu'il arrive ? C'est comme ça depuis des décennies, non ? Quand il y a des aides, ça ne va pas, quand il n'y en a pas, ça ne va pas non plus… Il y a un problème psychologique ?
C'est vrai que les gens de l'Horeca ont tendance à se plaindre. On aime bien râler. Mais là, tout va mal. Il faut absolument diminuer la charge fiscale sur le travail.
"C'est vrai que les gens de l'Horeca ont tendance à se plaindre. On aime bien râler. Mais là, tout va mal."
Et vous voulez aller plus loin, avec une TVA à 6 %…
Ce serait pas mal, oui. La baisse de la TVA, c'est la seule mesure qui avait été mise en place pendant le Covid et qui nous a permis de reconstituer un peu de trésorerie. Et il faut de l'argent qui rentre, qui permet de faire face aux différentes crises. Aujourd'hui, les caisses sont vides !
Le travail au noir était très répandu. Ce n'est plus le cas maintenant, vraiment ?
Je crois que tout le monde tend à ne plus en faire. Mais si on reste dans la situation actuelle, on risque de retomber dans ce travers. Si vous voulez sauver votre boîte, vous avez du mal à le faire en respectant toutes les règles.
"Si vous voulez sauver votre boite, vous avez du mal à le faire en respectant toutes les règles"
C'est une menace pour l'État ? L'Horeca va refaire du noir ?
Ils sont au courant de ça. Il ne faut pas en faire. Mais il faut prendre le taureau par les cornes, maintenant, pour ne pas tomber dans ce genre de vice. C'est comme quelqu'un qui a la dalle et qui vole une pomme… C'est parce qu'il a faim. Les entreprises, dans lesquelles on investit et sur lesquelles il y a des garanties bancaires, on veut les faire vivre. On n'en dort pas la nuit, parfois. C'est une question de survie.
Uber Eats, Deliveroo… Ça a aidé le secteur ou ça a ajouté une pression ?
C'est un plus dans le chiffre d'affaires, mais ça ne concerne pas tous les restaurants de quartier. C'est essentiellement pour les chaînes de fast-food, qui se fichent de payer des commissions. Ce serait triste de trouver uniquement ce genre d'offres demain. C'est tellement facile de commander de la nourriture et la recevoir dans l'heure… Mais c'est rarement de la qualité. Donc, les gens mangent mal et pour des prix finalement pas si peu chers.
Ça a "disrupté" votre business ?
Il y en a qui en ont profité, tant mieux s'ils arrivent à ajouter du beurre dans les épinards. Mais j'espère que ce n'est pas l'avenir. Notre métier, c'est d'accueillir des gens et fournir un service de qualité, dans l'assiette et dans le verre.
Les flexijobs, dont le secteur bénéficie, ont été restreints. Pourquoi ?
Ce qui s'est passé, c'est qu'en janvier, la Vivaldi, sous la houlette de Pierre-Yves Dermagne (ministre fédéral de l'Économie, PS, NdlR), a réformé ce système qui était avantageux et qui combattait le travail au noir. Il n'y avait pas de plafond de revenus pour ces flexijobers. Aujourd'hui, c'est limité à 12 000 euros par an. Et en plus, on ne peut plus faire travailler un flexijober dans une entreprise liée. Il pourra aller n'importe où, mais pas dans plusieurs entreprises d'un même patron…
C'est pour éviter les dérives et justement créer de l'emploi, non ? Sinon on généralise les flexijobs et on empêche certaines embauches…
Il n'y a pas de dérives. C'est pour les gens qui veulent arrondir leurs fins de mois… On a 6 000 postes vacants. On est en pénurie de main-d'œuvre ! Le système a été complexifié inutilement !
"Je crois que Pierre-Yves Dermagne estime que les patrons d'Horeca sont des bandits..."
Pourquoi ? Par idéologie ?
Parce que je crois que Pierre-Yves Dermagne prend les patrons d'Horeca pour des bandits…
C'est le cas ?
Chacun pense ce qu'il veut. Mais durant les cinq dernières années, on ne peut pas dire que les socialistes nous aient écoutés. Les Ecolo, oui. Le MR, oui, mais pas le PS. Le nombre d'initiatives prises par Frank Vandenbroucke (Vooruit) sans qu'on ait pu le croiser, c'est fou. On a toujours vu des cabinettards, mais Vandenbroucke décide seul dans son bureau. Et c'est pareil chez les socialistes francophones.
Vous vous réjouissez de leurs difficultés dans les urnes ?
Je ne me réjouis jamais du malheur des gens. Mais je me dis que ça va peut-être faire bouger les choses. La valeur travail est importante. Il faut récompenser les travailleurs.
"C'est hypocrite de dire que le secteur marchand ne fait pas appel aux sans-papiers"
6 000 postes vacants… Est-ce qu'il y a un problème de motivation chez les jeunes ?
C'est une génération qui a subi la crise Covid de plein fouet. Et être bloqué chez soi, à ne rien faire, à la veille de l'entrée sur le marché du travail, ça peut perturber. Mais les restaurateurs ont leur part de responsabilité…
Le Covid a eu de lourdes répercussions…
Oui… Ça a évidemment vidé les comptes, stoppé les crédits… Puis il y a eu l'explosion des prix. Heureusement que l'indexation des loyers a été un peu plus maîtrisée grâce au travail de Nawal Ben Hamou (PS).
Donc le PS a quand même fait quelque chose…
Elle nous a donné un bon coup de main. Il y a parfois eu des bonnes choses avec le PS. Mais, à un moment, il ne faut pas oublier que sans entreprises, il n'y a pas d'emplois. Tout le monde ne peut pas devenir fonctionnaire. Les 8 millions de Belges sur le marché du travail ne peuvent pas travailler pour le secteur public, ce n'est pas possible, sinon ça serait la Russie.
"Tout le monde ne peut pas devenir fonctionnaire. Les huit millions de Belges sur le marché du travail ne peuvent pas travailler pour le secteur public, ce n'est pas possible, sinon ça serait la Russie."
Êtes-vous contre l'indexation des salaires ?
Non, je trouve ça très bien. Je ne suis pas un homme de droite, vous voyez. Il faut continuer à indexer le salaire net. Mais c'est le brut qui pose problème. C'est la charge sur le travail qu'il faut changer. On peut d'ailleurs indexer lors de crises majeures. Mais ça aide moins ceux qui gagnent le moins et ça aide les plus aisés qui n'en ont pas besoin.
Que pense la Fédération des snacks ? Ce sont les derniers établissements abordables pour ceux qui n'ont plus les moyens ?
Je trouve ça triste que certains ne peuvent manger que de la nourriture de piètre qualité. Alors, j'aime bien la junk food, de temps en temps. Quand j'ai fait la fête la veille, ça fait toujours du bien, une "crasse" comme on dit. Mais ça ne peut pas être la norme. On est plutôt préservé des problèmes d'obésité en Belgique, pourvu que ça dure.
"Quand j'ai fait la fête la veille, ça fait toujours du bien, une "crasse" comme on dit. Mais ça ne peut pas être le norme."
Les grands groupes qui détiennent des établissements, comme AB InBbev, etc., est-ce que ça pose problème ? Ça a été longtemps décrié par le secteur…
On a quelques acteurs majeurs qui sont propriétaires de beaucoup d'établissements, oui. AB InBev, HLS, Duvel Moortgat… On est autour de la table, on négocie. Alors, est-ce bien ou mal ? C'est difficile à dire. Nous, on a besoin des brasseurs et des négociants. Car les banques ne nous prêtent plus d'argent pour nous lancer. Donc nos premiers partenaires, lorsqu'on a un concept, ce sont ces brasseurs qui nous louent les établissements et nous vendent leurs produits. Et certains nous cadenassent, avec des quotas de ventes minimum… Donc, dans ce cas, on est bloqués. C'est ce qu'il faut éviter.
Ce ne sont pas vos ennemis, donc…
Non, mais il ne faut pas abuser ! En plus, il y a des tonnes de microbrasseries avec lesquelles on veut travailler maintenant.
"Si aujourd'hui les Belges ne veulent plus travailler dans l'Horeca, laissez-nous employer d'autres personnes !"
Autre sujet : les travailleurs immigrés. Vous êtes pour la possibilité de laisser les sans-papiers travailler ?
Bien sûr. C'est hypocrite de dire que le secteur marchand ne fait pas appel aux sans-papiers. Il faut normaliser la situation. Là-dessus, on ne sera pas forcément d'accord avec le prochain gouvernement. Mais, pour nous, il faut un assouplissement car c'est par le travail que ces personnes pourront s'intégrer. Et si aujourd'hui les Belges ne veulent plus travailler dans l'Horeca, laissez-nous employer d'autres personnes ! Faciliter leur l'accès au travail ! Et je vous garantis que ce sont des travailleurs, car ils ont faim et ils n'ont pas d'allocations. C'est un beau parcours d'intégration et, au moins, on ne les laisse pas crever aux abords de la gare du Midi !
Enfin, un mot sur le dossier que vous avez déposé devant le tribunal, avec Ludivine de Magnanville, sur l'ancien président Fabian Hermans et sa gestion des fonds pendant ses années à la tête de la Fédération ?
On est encore en cours de procédure. J'attends un signal fort de la justice. Ludivine et moi, on a ouvert ce dossier car on a vu des excès dans l'argent qui sortait de la Fédération. J'ai été le trésorier de Fabian Hermans, j'ai alerté Ludivine, qui est devenue présidente, et beaucoup de sorties d'argent n'étaient pas justifiées. On lui réclame un peu plus de 100 000 euros, sans aller trop dans les détails. Il mettait des frais de restaurants avec des gens de la Fédération qui disent ne jamais l'avoir rencontré. Mais on verra ce que va faire la justice. Il faut laver l'image sulfureuse de la fédération. Au-delà de cela, je prends le relais de Ludivine, qui a un super bilan, et on défend les intérêts de tous les restaurateurs, dont nos 1500 membres. Mon rôle sera de la rendre incontournable et qu'on soit écoutés. Et sortir des simples sourires.
