Oussama Ammar, sulfureux gourou de la French Tech
Entre succès fulgurant et controverses, la frontière est mince. Et Oussama Ammar, figure de proue de la "French tech", en est l'illustration parfaite.

- Publié le 30-09-2024 à 14h22
- Mis à jour le 01-10-2024 à 14h30

Quand on entend parler d'Oussama Ammar, difficile de savoir ce qui est vrai et faux. Surtout quand les anecdotes sortent de sa bouche. Ce personnage incontournable de la French Tech, controversé et énigmatique, continue de captiver les foules sur les réseaux sociaux par son flegme, voire sa nonchalance, et ses récits dignes de scénarios hollywoodiens.
Il dit avoir fait licencier un videur de boîte de nuit qui refusait l'entrée à une amie en un claquement de doigts, joué au poker avec un chef yakuza, séduit la compagne du rappeur Drake (et passé une nuit torride avec plusieurs femmes, dont Kylie Jenner) ou encore récupéré son passeport dérobé par des cartels colombiens. Plus invraisemblable encore, il explique avoir donné l'idée du scénario du film Inception à Christopher Nolan alors qu'il était en voyage avec Leonardo Di Caprio en Inde.

Ces récits, souvent invraisemblables, circulent en boucle sur les réseaux sociaux, particulièrement sur TikTok et Instagram, où ils font de l'entrepreneur une figure aussi controversée que fascinante. "Ces histoires peuvent paraître farfelues, mais elles vous arrivent quand vous avez décidé de vivre avec intensité comme moi", se défend Oussama Ammar, conscient que ses histoires sont difficiles à croire.
Mais derrière l'image du conteur se cache une autre réalité, celle d'un businessman aux méthodes et aux résultats aujourd'hui mis en cause.
"C'est une histoire de déchirures entre associés, avec eux qui disent que je leur dois de l'argent, et moi qui estime ne pas être traité à la hauteur de la valeur que j'ai apportée."

Une première entreprise… à treize ans
Si l'on devait commencer quelque part, on peut aisément dire que son enfance est déjà une histoire à elle toute seule. Né au Liban en 1986, alors en pleine guerre civile, il déménage à deux ans avec sa famille vers la République démocratique du Congo, avant d'être expulsé du pays et rejoindre Tours, en France, trois ans plus tard. Jusqu'ici, une enfance atypique mais pas invraisemblable.
Là où ça se complique, c'est quand Oussama Ammar raconte qu'à l'âge de 13 ans, il fonde en autodidacte Sekalok, une entreprise de création de sites internet. Le jeune libanais se retrouve donc chef d'entreprise en immatriculant sa première société en Uruguay, "le seul pays où un mineur peut enregistrer une boîte".
Un début déjà prometteur. À savoir si tout est vrai. Mais ce qui est sûr, c'est que le site internet Sekalok, bien que minimaliste, est encore disponible à ce jour en ligne. Bien qu'il s'agisse d'un Wordpress visiblement mis à jour en 2023.
The Family, prémices de la "start-up nation"
C'est en 2013 que le grand public découvre véritablement Oussama Ammar, lorsqu'il cofonde The Family à Paris avec Alice Zagury et Nicolas Colin, deux entrepreneurs déjà implantés dans l'écosystème entrepreneurial français. Cet incubateur se veut un acteur de la "start-up nation", slogan particulièrement vanté par Emmanuel Macron lorsque ce dernier était ministre de l'Économie sous François Hollande.
La recette est simple : prendre 5 % du capital des start-up qu'ils accompagnent et leur offrir en échange une expertise à 360 degrés, y compris l'organisation d'événements pour créer un réseau. Rapidement, The Family devient une référence. Plus de 120 start-up intègrent le système, dont la société de gestion de paies Payfit ou le service de chauffeurs Heetch, concurrent français d'Uber. L'incubateur crée des antennes à Paris, Londres, Berlin et même à Bruxelles. Pour l'occasion, La Libre avait pu s'entretenir avec le "gourou des start-up".

L'incubateur est connu pour son approche décomplexée et innovante de l'entrepreneuriat. Mais aussi pour l'aura de son cofondateur. Ses conférences, suivies en ligne par des milliers de personnes, sont une véritable source d'inspiration pour toute une génération d'entrepreneurs en herbe. "Pour moi, la parole a toujours été un instrument de négociation, de conviction et de séduction", lance l'orateur lors d'un des nombreux podcasts auxquels il a participé.
Son leitmotiv : fake it until you make it. Comprenez "faites semblant jusqu'à ce que vous y arrivez vraiment". C'est avec cette pensée qu'il cultive volontiers une image de "bad boy" de la French Tech, un personnage qui n'a pas peur de dire les choses de manière crue. Ses critiques acerbes du monde de l'entrepreneuriat traditionnel et son rejet des institutions en place font de lui une figure atypique et un modèle pour beaucoup. Jusqu'à intégrer les 30 entrepreneurs à suivre en dessous de 30 ans de Forbes en 2016. "Oussama est quelqu'un de brillant, mais aussi d'insaisissable," confie Alice Zagury, son ancienne associée chez The Family, dans une interview pour Les Échos. "Il a cette capacité à toujours sortir des sentiers battus, mais cela peut aussi être déstabilisant."
Le tournant du Covid
Si l'homme d'affaires est adulé par une partie de la communauté entrepreneuriale, sa carrière prend un tournant délicat en 2021. À la suite de la pandémie de Covid-19, qui a fait très mal financièrement à The Family, l'incubateur est secoué par des tensions internes. Alice Zagury et Nicolas Colin accusent Ammar de détournement de fonds. Ils lui reprochent d'avoir utilisé 4,5 millions d'euros appartenant à The Family, prévus à la base pour prendre des parts dans des entreprises comme SpaceX, Airbnb et Stripe. Il aurait utilisé une partie de cet argent pour des dépenses personnelles, "en voyages, piscines et champagne", selon Nicolas Colin. Mais aussi dans la rénovation d'un manoir en Normandie : le Domaine d'Ablon. Dans ce complexe hôtelier de luxe, il aurait, grâce à cet argent, construit ce qu'il appelle le "Petit Manoir" (de 550 m2 tout de même), rien que pour lui.
L'affaire, qui prend rapidement une dimension judiciaire, expose une fracture profonde au sein de l'incubateur, les deux associés d'Ammar déposant une plainte pour "abus de confiance, faux et usage de faux et blanchiment d'argent." Dans une déclaration au Monde, les avocats d'Oussama Ammar dénoncent une attaque infondée : "Les anciens associés d'Oussama Ammar sont bien conscients de leurs négligences dans la surveillance et la gestion de The Family, et ont vu en notre client, personnage hors normes et controversé, le coupable idéal." De son côté, Ammar nie les accusations, affirmant qu'elles sont le résultat de querelles internes et de malentendus. "C'est une histoire de déchirures entre associés, avec eux qui disent que je leur dois de l'argent, et moi qui estime ne pas être traité à la hauteur de la valeur que j'ai apportée", précisait-il aux Echos.
En novembre 2021, Oussama Ammar annonce sa démission sur LinkedIn. Mais, selon de nombreuses sources, ce départ a été forcé par ses associés après la découverte de ce trou financier dans les caisses.
"Même si Oussama Ammar racontait parfois n'importe quoi, ça a donné envie aux gens de se lancer dans l'entrepreneuriat"
La chute et la reconversion
Alors que l'affaire suit toujours son cours devant les tribunaux, The Family voit son image ternie par ces révélations. Ce qui devait être un modèle de la "start-up nation" française se transforme en champ de bataille judiciaire. Si certaines start-up incubées par The Family continuent de prospérer, l'incubateur lui-même semble en déclin. Il a d'ailleurs fermé tous ses locaux, laissant place à un modèle "tout à distance". La tension autour des accusations de détournement de fonds a eu raison de la structure, et Oussama Ammar prend ses distances avec le monde de la tech.
Malgré cela, il reste une figure populaire, notamment sur les réseaux sociaux, où il continue d'alimenter sa communauté avec des réflexions sur l'entrepreneuriat, la vie et le succès. Il fait également de nombreuses vidéos et podcasts avec un autre homme du même genre, Yomi Denzel. "Je me suis éloigné du monde des start-up, mais je n'ai jamais perdu ma passion pour l'innovation," confie-t-il dans une de ses nombreuses vidéos. Aujourd'hui, Ammar partage son temps entre la gestion d'un fonds d'investissement dans les cryptoactifs et un projet de studio de dessins animés, tout en vivant entre Dubaï et la Normandie. Plus récemment, en mai 2024, il a également lancé un The Family 2.0, appelé The Labyrinth. Un accélérateur entièrement en ligne pour les entrepreneurs visant à se développer à l'international, destiné aux Français et aux entrepreneurs des pays émergents.
Si on devait résumer Oussama Ammar, on pourrait considérer qu'il incarne les contradictions de l'entrepreneuriat moderne : une success story marquée par des zones d'ombre, un talent pour inspirer les autres, mais aussi une propension à entretenir le flou autour de sa personne. Ses récits exubérants, qu'ils soient vrais ou faux, contribuent à la légende qu'il a bâtie au fil des années. Alors que les enquêtes judiciaires continuent de faire la lumière sur ses agissements à la tête de The Family, il demeure une source d'inspiration pour beaucoup. "Même si Oussama Ammar racontait parfois n'importe quoi, ça a donné envie aux gens de se lancer dans l'entrepreneuriat. Ça a joué un rôle fondamental. Ça a apporté une pierre fondamentale à l'écosystème tech en France comme en Belgique", commentait récemment à La Libre Thomas Angerer, cofondateur de l'agence belge de marketing BeInfluence.
