"Notre arrogance nous perdra": les cinq raisons de la débâcle de Boeing
L'avionneur américain ne cesse de s'enfoncer depuis les crashs mortels de 2018 et 2019. Une faillite de Boeing serait une catastrophe pour le secteur aérien et verrait les prix des billets d'avion exploser. Mais comment ce géant aéronautique, à qui tout souriait, a-t-il sombré ?

- Publié le 25-10-2024 à 17h03
- Mis à jour le 25-10-2024 à 18h11

Pour pouvoir rebondir, il faut d'abord toucher le fond. Ce fond, Boeing ne l'a toujours pas atteint : l'avionneur américain perd actuellement 100 millions de dollars par jour depuis le 13 septembre et le début de la grève de ses employés dans deux de ses principales usines. Avec une dette de plus de 58 milliards de dollars, Boeing cherche désespérément à éviter la faillite. L'entreprise annonce vouloir licencier 17 000 de ses travailleurs, soit 10 % de ses effectifs. Rarement, dans l'histoire, on aura vu une entreprise si florissante sombrer à une telle vitesse. Voici les cinq raisons qui ont amené cette descente aux enfers.
1. Un manque de vision et un moment de panique fatal
Le début des déboires de Boeing a une date. Le 1er décembre 2010, Airbus, son grand concurrent européen, présente son nouvel avion, l'A320 Neo. L'aéronef est un modèle très attendu par les compagnies aériennes. Il a la particularité d'avoir des moteurs plus économes, avec une réduction de consommation de kérosène de 15 % par rapport à la norme du moment. Les transporteurs du ciel – qui doivent à la fois répondre aux nouvelles exigences environnementales et veulent faire des économies après la dure crise de 2008 – se l'arrachent. Du côté de Seattle, siège de Boeing aux États-Unis, c'est la stupeur. À l'époque, les deux grands constructeurs aéronautiques mondiaux sont encore au coude-à-coude en termes de commandes d'avion. Mais les dirigeants de Boeing craignent de se faire distancer par leurs homologues européens. Dans leurs plans, ils ont aussi un projet secret nommé Yellowstone, d'un avion plus économe, mais il n'est qu'au stade des maquettes. Dans un moment de panique, ils décident de placer de nouveaux moteurs moins énergivores sur leur "best-seller", le Boeing 737, soit l'avion de ligne le plus vendu au monde du moment. Problème ? Le 737 a été conçu dans les années 1960 et n'est pas adapté aux gros moteurs modernes. En janvier 2016, le 737 Max fait son premier vol et les galères de Boeing commencent.
2. Une gestion catastrophique de la crise
En mars 2019, après deux crashs successifs ayant fait 346 morts en Éthiopie et en Indonésie, les 737 Max sont interdits de vol à travers le monde. Un cas sans précédent dans l'histoire de l'aviation. Au lieu de faire leur mea culpa, les dirigeants de Boeing tentent de rejeter la faute de ces accidents mortels sur les pilotes. Mais la réalité est tout autre. En septembre 2020, la Commission des transports du Congrès américain publie un rapport cinglant. Outre le défaut de conception du 737 Max, le texte épingle de nombreux dysfonctionnements, des dissimulations et des conflits d'intérêts entre Boeing et la FAA, l'agence américaine de l'aviation. Les langues se délient chez les salariés de Boeing qui parlent de "graves anomalies" dans les usines. Deux lanceurs d'alerte meurent coup sur coup, ce qui alimente les théories les plus folles sur le constructeur de Seattle. Après l'avoir adapté, Boeing peut reprendre la construction du Max. Mais les incidents graves se multiplient dans le ciel : ils touchent non seulement le 737 Max mais aussi d'autres modèles comme le 787-Dreamliner. Le cercle vicieux est là. Boeing doit faire face à des annulations de commandes en masse, mais aussi à d'énormes pénalités de retard de livraison. Certaines compagnies en profitent, comme Ryanair qui achète des Max au rabais.
"Mettrais-tu ta famille dans un simulateur Max ? Moi, je ne le ferais pas. Cet avion est ridicule"
3. Quand le "too big to fail" est aussi un désavantage
En bon anglais, on dit "too big to fail", soit trop grand pour disparaître. Boeing fait partie de ces rares entreprises à travers le monde dont la taille et l'importance sont tellement grandes qu'elles "ne peuvent pas" tomber en faillite, malgré une dette colossale. À côté de son aviation commerciale, Boeing est aussi un géant de l'équipement militaire et on imagine très mal le futur gouvernement américain laisser tomber une entreprise aussi stratégique. Surtout dans un contexte géopolitique aussi tendu. Boeing devrait donc s'en sortir avec une précieuse aide de l'Oncle Sam. Avec le recul, on peut se demander si cette certitude de ne pas couler n'a pas aussi été un désavantage pour Boeing. Jamais vraiment mis en danger ces dernières décennies, l'avionneur de Seattle s'est reposé sur ses lauriers, en misant une grande partie de son succès sur un modèle vieux de 50 ans, à savoir le Boeing 737. Or c'est souvent dans des moments d'incertitude que les entreprises se surpassent. Trop de confort peut nuire à l'innovation.
4. Un management dépassé et arrogant
Les différents témoignages des employés de Boeing sont éloquents. Le management n'a pas été à la hauteur à Seattle. "Notre arrogance nous perdra", écrit un salarié dans un mail prémonitoire en février 2018, soit quelques mois avant le premier crash du 737 Max. L'entreprise est plus que centenaire et la manière dont elle est dirigée semble avoir très peu évolué au fil des décennies. "Boeing est dirigée 'à l'ancienne', à 'la verticale', avec des dirigeants omnipotents qui ont du mal à se remettre en question", nous explique un spécialiste du secteur. Les 12 patrons qui se sont succédé à la tête de l'entreprise, dont le premier était le fondateur William Edward Boeing, ont des pedigrees relativement similaires. Le respect des ouvriers, soumis à des cadences infernales, ne semble pas être la norme. Or comme nous l'expliquait récemment Sir Paul Collier, professeur à Oxford, un management "agressif" peut se retourner contre une entreprise, surtout en cas de grosse crise. Les employés peu respectés tournent plus facilement le dos à leur patron quand celui-ci a plus que jamais besoin d'eux, comme cela a été le cas pour un autre géant américain, General Motors, il y a quelques années. L'histoire se répète. Des grèves paralysent deux usines cruciales de Boeing depuis le 13 septembre dernier.
5. Un secteur aérien sous très forte tension
Les Américains ont longtemps dominé le ciel. L'apparition, fin des années 1960, d'Airbus a changé la donne. Cette arrivée des Européens marque aussi l'incroyable décollage du secteur aérien à travers le monde. Depuis des décennies, Boeing et Airbus se partagent cet immense marché du ciel : les avions commerciaux chinois ne sont pas encore là et ceux construits en Russie n'ont jamais vraiment convaincu. Ce duopole est à la fois confortable pour Airbus et Boeing – il n'y a qu'un concurrent "à surveiller" – mais engendre aussi une compétition féroce. Depuis des années, que ce soit en Europe ou aux États-Unis, les lignes de production d'avions sont sous très forte tension. La demande pour de nouveaux aéronefs est gigantesque et l'offre ne suit plus. Même avant la débâcle de Boeing, les retards de livraison se comptaient parfois en années.
"Tous leurs messages ne parlent que du respect des délais et font peu état de la qualité."
Pour limiter les coûts, tant Airbus que Boeing ont fait massivement appel à des sous-traitants, parfois à bas prix et ont ainsi quelque peu perdu la maîtrise de leurs engins. Il y avait toutefois une sacro-sainte règle tacite entre les deux : la sécurité est la priorité. Cette règle, Boeing l'a sans doute enfreinte si l'on en croit les mails de son personnel, juste avant la sortie du 737 Max. "Tous leurs messages ne parlent que du respect des délais et font peu état de la qualité", se désole un salarié en parlant de ses supérieurs. "Mettrais-tu ta famille dans un simulateur Max ? Moi, je ne le ferais pas. Cet avion est ridicule", dit un autre. Retrouver la confiance des passagers restera, sans doute, l'un des plus grands challenges pour Boeing.
Notons au final que cette crise n'arrange pas grand monde. Airbus a, elle-même, déjà de grosses difficultés à livrer ses avions et ne profite pas de la débâcle de son concurrent. Faute d'aéronefs, les compagnies aériennes réduisent la voilure, ce qui va engendrer une hausse des prix des billets. Enfin, les déboires de Boeing ne sont pas spécialement une bonne nouvelle pour la planète : à défaut d'avions neufs, certaines compagnies ont ressorti de vieux "coucous" particulièrement polluants de leurs hangars.
