De plus en plus de Belges s'expatrient: "Mais les pays dont on rêve quand on est jeune sont aussi les plus inaccessibles"
Libre Eco week-end | Dossier. Quelque 550 000 Belges sont enregistrés dans une ambassade à l'étranger. Mais les pays dont rêvent les jeunes Belges – Canada, États-Unis, Australie – sont aussi les plus inaccessibles.

- Publié le 03-05-2024 à 12h14

Un nouveau projet de vie, une pension au soleil, une fiscalité plus douce, une manière de booster sa carrière… Les raisons qui poussent de plus en plus de Belges à s'expatrier sont nombreuses et variées. Mais une telle opération ne se résume évidemment pas, dans la plupart des cas, au triptyque "farniente, margarita et dollars". Car l'herbe n'est pas toujours plus verte ailleurs. S'envoler vers de nouveaux horizons nécessite donc de franchir un certain nombre d'obstacles. Et de se poser les bonnes questions avant de se lancer dans l'aventure. Explications.
1. Plus nombreux chaque année
Les chiffres sont clairs : le nombre de Belges expatriés augmente chaque année. Ils sont aujourd'hui 550 000 à être considérés comme "expatriés" – c'est-à-dire n'étant plus enregistrés en Belgique mais dans une ambassade à l'étranger – par l'Union francophone des Belges à l'étranger (UFBE). "Mais ce chiffre est très sous-estimé. Il y a sans doute plusieurs centaines de milliers de Belges qui vivent de manière régulière à l'étranger mais qui ne s'enregistrent pas dans une ambassade, et notamment de nombreux coopérants dans certains pays – la RDC, par exemple – qui doivent rester domiciliés en Belgique", signale Diego Angelini, conseiller expatriation à l'UFBE.
Comment expliquer cette tendance ? Par de nombreux éléments. D'abord les paramètres socio-économiques, géopolitiques, voire climatiques : "L'Europe est un continent qui donne parfois l'impression de vieillir ; sur le plan économique, elle ne connaît pas la même croissance que certains pays particulièrement dynamiques; elle doit investir de manière très massive pour atteindre les objectifs climatiques. À cela s'ajoutent les 'maux belges': trop de taxes, trop de monde, pas de grands espaces, la météo, les querelles linguistiques…", estime Diego Angelini, qui pointe également des paramètres plus "générationnels" : "La nouvelle génération a été biberonnée aux programmes Erasmus ou à la possibilité de profiter d'un PVT (Programme Vacances-Travail) dans un pays étranger – en Australie, notamment. Les jeunes ont donc pris davantage goût à l'expatriation que la génération qui les a précédés. Et la démocratisation des billets d'avion a aussi contribué à rendre l'opération plus facile."
Le phénomène s'est d'ailleurs accentué après le Covid, avec le développement du télétravail – de nombreux Belges télétravaillent, parfois quelques mois par an, de l'étranger – et l'apparition des digital nomads – souvent de jeunes entrepreneurs qui ont créé leur propre société et peuvent la diriger d'un peu partout dans le monde.
2. Où vont-ils ?
L'Union européenne et, en particulier, les pays limitrophes ou proches de la Belgique accueillent les plus grands contingents de Belges expatriés. Avec la France largement en tête – plus d'un tiers des pensionnés belges expatriés y ont élu résidence mais, pour la grande majorité, ce sont des Belges encore en activité qui ont choisi cette destination. Le Royaume-Uni garde, aussi, une grosse cote, malgré le Brexit. "Beaucoup de Belges, qui ne demandaient pas forcément de visa parce qu'ils n'en avaient pas besoin, ont désormais besoin d'un visa, d'un passeport pour rentrer (au Royaume-Uni, NdlR), donc forcément les chiffres augmentent, explique le conseiller de l'UFBE. Il y a aussi les binationaux belgo-britanniques qui ne demandaient pas non plus la possibilité de vivre en Angleterre et qui le font à présent. Et peut-être que le Royaume-Uni représente aussi un peu l'antichambre des pays de rêve des jeunes, imagine M. Angelini. Car les pays dont rêvent d'abord les jeunes sont, dans l'ordre, le Canada, les États-Unis et l'Australie."
"Ces pays dont on rêve quand on est jeune sont aussi les plus inaccessibles."
Avec un paradoxe, pourtant : "Ces pays dont on rêve quand on est jeune sont aussi les plus inaccessibles. Les visas ne sont pas simples à obtenir, les frais de sécurité sociale y sont souvent très élevés et ces trois pays pratiquent, à un niveau ou un autre, une politique d'immigration choisie, en fonction des besoins ponctuels qu'ils rencontrent. C'est ainsi que le Canada, par exemple, va ouvrir ses portes une année à 500 coiffeurs étrangers puis, l'année suivante, à 500 ingénieurs. Mais il ferme les vannes aussi vite." D'autres pays fonctionnent également par vagues : "A une époque, la Chine et d'autres pays asiatiques ont accueilli beaucoup de pilotes belges, par exemple."

Mais certains territoires restent des destinations privilégiées à travers le temps, comme Dubaï, les Émirats, le Qatar où travaillent, depuis longtemps, énormément de Belges, ingénieurs, professionnels de la construction, cadres dans la finance ou les télécoms…
3. Les obstacles, les difficultés
"Les deux sujets qui reviennent systématiquement dans la bouche de ceux qui veulent s'expatrier sont la fiscalité et la sécurité sociale, signale Diego Angelini. Ils se demandent ce qui se passera en termes de mutuelle, de soins de santé, d'impôts… Tout cela sera plus facile à gérer si l'expatriation a lieu en Europe." Mais d'autres difficultés peuvent surgir : "Un des problèmes qui revient de plus en plus fréquemment, depuis quelques années, est celui des banques : des banques belges ferment de nombreux comptes de Belges qui sont expatriés en dehors de l'UE parce qu'elles appliquent trop aveuglément la législation relative aux soupçons de blanchiment. Ce qui veut dire que ces Belges ne peuvent conserver un compte bancaire en Belgique. D'une manière générale, on constate que les Belges exilés ne bénéficient pas d'un régime réglementaire très favorable, au contraire, par exemple, des expatriés français qui sont bien mieux traités par leur pays."

4. Partir, revenir ?
Reste LA question : les Belges expatriés reviennent-ils un jour en Belgique ? "Un des problèmes, quand on fait une carrière internationale et qu'on veut revenir en Belgique, c'est qu'on n'y trouve que peu de postes à responsabilités comparables à celui que l'on exerçait à l'étranger. C'est pourquoi de nombreux Belges, quand ils reviennent en Europe, choisissent Paris ou Londres, explique un dirigeant d'entreprise revenu récemment au pays après avoir exercé aux antipodes. Cela rend le ticket retour très compliqué. La qualité de l'enseignement peut aussi être problème, quand on a eu accès à l'étranger aux écoles internationales les plus réputées. Mais il est vrai que de nombreux expatriés ressentent le besoin de revenir pour des raisons notamment familiales : parce qu'ils veulent que leurs enfants aient accès à un réseau qu'ils ont connu quand ils étaient jeunes, parce que leurs parents vieillissent, etc."
Et le mal du pays ? "Le Belge a cela de particulier qu'il garde toujours une forte attache avec son pays et qu'il y revient à un moment ou un autre, pour fêter Noël, revoir sa famille… Mais quand on est expatrié, on le reste souvent toute sa vie, au moins jusqu'à la fin de son activité professionnelle", conclut Diego Angelini.