"Dame de fer" et aspirations négationnistes: qui est Victoria Villarruel, la candidate à la vice-présidence en Argentine?
La colistière de Javier Milei entraîne le candidat populiste, favori de la présidentielle, vers de rivages toujours plus extrêmes.
- Publié le 15-10-2023 à 16h30

C'est une ligne rouge qu'aucun candidat n'avait franchie en 40 ans de démocratie. Le 1er octobre, pendant le premier débat télévisé de la campagne électorale, le candidat favori dans la course à la présidentielle argentine, Javier Milei a nié les crimes commis sous la dernière dictature militaire, évoquant une "guerre" et quelques "excès" de la part de l'État. Ces propos ont provoqué l'indignation des organisations des droits de l'homme, et ont surtout confirmé leurs craintes : le candidat ultralibéral, qui s'était jusqu'alors tenu à distance de cet épineux sujet, a finalement adopté le discours provocateur de sa colistière Victoria Villarruel.
En cas de victoire de Javier Milei, cette avocate de 48 ans sera nommée vice-présidente et se verra aussi confier les portefeuilles de la Sécurité, des Renseignements et de l'Armée. Hostile à l'avortement et au mariage homosexuel, Victoria Villarruel est surtout connue en Argentine pour être l'une des principales figures du mouvement négationniste.
"Mémoire totale"
Historiquement, cette nébuleuse d'activistes s'est formée au lendemain de la dictature pour empêcher les premiers procès de la junte militaire. Sa principale stratégie consistait alors à "instaurer l'idée d'une guerre entre deux camps, et d'une équivalence entre la violence étatique et les actes commis par des groupes insurgés", explique le sociologue Daniel Feierstein, spécialiste de l'histoire de la dernière dictature. Le verdict historique du procès de la junte militaire en 1985 a jeté les bases d'un nouveau pacte démocratique, fondé sur l'acception collective des faits : il n'y a pas eu de guerre, mais une dictature qui s'est rendue coupable de crimes contre l'humanité.
Au début des années 2000, Victoria Villarruel militait au sein de différents collectifs formés par des familles de militaires qui prônent une "mémoire totale" et dénoncent la tenue des procès pour crimes contre l'humanité. Elle s'est alors liée d'amitié avec Cecilia Pando, une activiste négationniste de la première heure, pour qui les militaires de la junte condamnés sont des "prisonniers politiques".
Les visites au dictateur
Comme l'a révélé sur les réseaux sociaux l'avocate Guadalupe Godoy, preuve à l'appui, les deux femmes ont à cette époque rendu visite en prison au dictateur Jorge Videla. Interrogé à ce sujet lors d'un débat télévisé fin septembre, Victoria Villarruel a justifié cette entrevue par l'écriture d'un livre. L'explication ne convainc pas la juriste Monica Zweig qui longtemps travaillé au CELS, le Centre d'Études Légales et Sociales, une organisation qui documente depuis plus de 50 ans les disparitions forcées : "Ne rencontre pas Videla qui veut. On parle d'un des personnages les plus néfastes de la dictature". Selon les estimations des organisations des droits de l'homme, entre 1974 et 1983, l'appareil répressif de l'État a fait disparaître 30 000 personnes. Un chiffre que n'a cessé de nier la candidate, tout comme l'existence du "terrorisme d'État", malgré la montagne de preuves compilée au terme de quelque 307 procès, pour lesquels ont été condamnées 1159 personnes.
"Relégitimer la répression"
En 2006, Victoria Villarruel a créé sa propre ONG, le CELTYV, Centre d'Etudes Légales sur le Terrorisme et ses Victimes, qu'elle préside toujours et dont l'acronyme est une provocante imitation du CELS. Sa stratégie n'a en réalité rien de nouveau. Le journal Pagina 12 a exhumé une note datant de 1981, dans laquelle la dictature préconisait déjà la création d'une organisation "formée par des épouses, mères, enfants victimes de la subversion" chargée d'imiter les codes de la principale organisation de défense des droits humains de l'époque, les "Mères de la Place de mai" qui dénoncent les disparitions forcées.
Villarruel axe désormais son discours sur la défense des victimes civiles des guérillas de gauche, se distanciant ainsi d'un négationnisme "classique" opposé aux procès. Pour le chercheur Daniel Feierstein, l'objectif sous-jacent est "une relégitimation de l'action répressive" notamment contre les organisations des droits de l'homme.
Celle que Milei surnomme sa "dame de fer", ne cesse en effet de s'attaquer à ces dernières. "Sous cette apparence de bonne grand-mère, elle a justifié le terrorisme" a-t-elle sifflé le 5 septembre dernier à propos d'Estela Carloto, vilipendant la présidente des Grands-mères de la Place de Mai âgée de 92 ans, une association qui poursuit la recherche des enfants volés de la dictature. Sa fille, militante des Jeunesses universitaires péronistes a été séquestrée par les forces armées lorsqu'elle était enceinte en novembre 1977. Avant de l'assassiner, les militaires lui ont enlevé son fils à la naissance. Ce dernier n'a retrouvé sa véritable identité qu'en 2014.