Au Royaume-Uni, le naufrage humanitaire du projet de barge pour les migrants : "Je loge dans une pièce de 10m2 avec trois autres demandeurs d'asile"
Le suicide la semaine dernière d'un demandeur d'asile logé dans une barge géante amarrée au port de Portland a fait resurgir les limites d'un projet mis en place dans un Royaume-Uni en pleine déliquescence.

- Publié le 19-12-2023 à 14h27

De notre envoyé spécial à Portland
Des bouquets de fleurs reposent sur le trottoir de l'entrée sécurisée du port de Portland. "Tellement triste que l'un de nos amis venu d'une terre lointaine soit mort aujourd'hui. Reposez en paix", indique la plus imposante carte, signée "Vos amis du Groupe d'amitié de Portland". Ce vendredi 15 décembre, plusieurs dizaines de personnes sont venues rendre hommage à l'un des demandeurs d'asile qui sont logés dans la barge "Bibby Stockholm", retrouvé mort dans sa chambre trois jours plus tôt. Un scandale supplémentaire qui ternit un peu plus l'image de cette embarcation très particulière.
Début avril, le quotidien The Times avait en effet révélé que le gouvernement cherchait cinq ports pour y arrimer des barges géantes destinées à accueillir des demandeurs d'asile le temps de l'étude de leur dossier. "La pression exercée sur le système d'asile n'a cessé de croître et nous oblige à envisager une série d'options d'hébergement qui offrent un meilleur rapport qualité-prix pour les contribuables que les hôtels", se justifiait alors le ministère de l'Intérieur. Selon ses statistiques, 175 457 demandeurs d'asile attendaient l'étude de leur dossier à la fin juin. En raison de cet énorme retard de traitement, critiqué de toutes parts, le coût annuel de leur logement s'élève à 2,7 milliards d'euros. Le budget quotidien du "Bibby Stockholm" est pour sa part 48500 euros, selon le ministère, ce qui reviendrait 95 euros par nuit une fois que ses 506 places seront occupées, soit 40 % de moins que le prix moyen d'une chambre d'hôtel.
"Nous sommes devenus un dépotoir."
Le député du South Dorset, le conservateur Richard Drax, s'était emporté immédiatement face aux conséquences d'une décision prise sans consultation avec les autorités locales, puisque le ministère a négocié directement avec les entreprises propriétaires de la barge et du port de Portland. "Si nous devons placer ces barges dans des ports, ce devrait être dans des ports plus importants, avec une ville plus grande à proximité et plus d'installations publiques à portée de main qu'une ville balnéaire comme la nôtre" qui a sa "part de pauvreté et de privation", regrettait-il.
En aplomb du port, la carcasse du vaste immeuble de résidence des officiers et des chercheurs de l'ancienne base de la marine rappelle le passé dynamique de Portland, une ville de 13 562 habitants située au bout d'une presqu'île. "Jusqu'à la fermeture de la base en 1996, la vie locale bouillonnait, se souvient Kevin Cross, un électricien retraité né à Portland et désormais installé à Weymouth, la grande ville voisine. Depuis, entre l'installation d'une prison sur une barge, fermée en 2005, la construction de la principale prison nationale réservée aux pédophiles et aux délinquants sexuels, et maintenant cette barge pour réfugiés, nous sommes devenus un dépotoir."
Membre du groupe "Non à la barge", il redoute d'être diabolisé. "Je ne leur en veux pas à ces gens, mais pourquoi ne s'arrêtent-ils pas dans un des pays sûrs qu'ils ont traversé avant ? Car nous sommes faibles et accordons des aides sociales généreuses ?", s'interroge-t-il en reprenant un langage et des idées ressassés ces dernières années par les deux anciennes ministres de l'Intérieur, Priti Patel et Suella Braverman. "Pourtant, ici, nous n'avons pas assez de médecins et de nombreux locaux sont forcés de se rendre dans des banques alimentaires pour se nourrir. C'est eux que les autorités devraient aider en premier." Le ministère de l'Intérieur indique verser 4000 euros d'aide par demandeur d'asile au comté du Dorset, ainsi que des sommes supplémentaires à la police et au service de santé local pour "réduire l'impact [de la barge] sur la communauté et les services locaux".
Au moins, il y a la plage…
Un autre groupe s'active pour pousser les autorités à fermer cette barge. Sa motivation est pourtant radicalement opposée : il qualifie le "Bibby Stockholm" de "prison". "Des conditions inhumaines pour des gens qui ont fui des guerres, des dangers, et ont parfois tout perdu du jour au lendemain, explique Candy Udwin, la responsable de l'antenne régionale de l'ONG Stand Up Against Racism, organisatrice de la veillée funéraire de vendredi. Après son ouverture cet été, la barge avait ainsi été fermée après la découverte de légionellose dans l'eau courante, avant de reprendre des résidents à la mi-octobre. "Il me semble au contraire juste de les accueillir du mieux possible."
Que pensent ses utilisateurs de leurs conditions de vie ? "Je loge dans une pièce de 10m2 avec trois autres demandeurs d'asile, témoigne l'un des 300 résidents actuels, rencontré sur la plage de Weymouth. C'est un vrai changement par rapport à mon hôtel londonien, surtout que j'étais libre de mes allées et venues." Ici, il doit emprunter la navette planifiée toutes les heures pour traverser le port et en sortir. "Rester dans la barge toute la journée serait insupportable," assure ce Somalien qui après l'assassinat de son père par des milices, a traversé la Libye, l'Italie, la France avant de rejoindre le Royaume-Uni. "Mais au moins, à Weymouth, il y a la plage, la ville est mignonne. J'espère juste que la décision arrivera vite."