Dans la course pour la présidence de la Commission européenne, Ursula von der Leyen est fragilisée, mais pas trop
À deux mois des européennes de juin, qui influenceront les nominations aux top jobs européens, rien ne semble impossible : ni une reconduction de l'Allemande, ni une montée en puissance d'autres noms qui circulent - dont l'Italien Mario Draghi - déjà, ni une décision des Vingt-sept d'opter pour un candidat surprise.

- Publié le 18-04-2024 à 06h33

Ursula von der Leyen va-t-elle rempiler à la tête de la Commission ? Les paris sont ouverts, même si les pronostics disent tout et son contraire. À deux mois des européennes de juin, qui influenceront les nominations aux top jobs européens, rien ne semble impossible : ni une reconduction de l'Allemande, ni une montée en puissance d'autres noms qui circulent - dont l'Italien Mario Draghi - déjà, ni une décision des Vingt-sept d'opter pour un candidat surprise, comme… Mme von der Leyen en 2019. S'il fut un temps où la route de la sexagénaire vers un second mandat semblait toute tracée, elle apparaît aujourd'hui fragilisée, tant par ses propres manœuvres politiques que par les calculs électoralistes des capitales ou des partis européens.
"Son 'couronnement' n'est plus garanti", résume ainsi un diplomate. La récente affaire "Markus Pieper" n'a pas aidé. Mme von der Leyen a été accusée d'avoir favorisé cet eurodéputé allemand conservateur - issu du même pays, du même parti, la CDU allemande, et de la même famille politique, le Parti populaire européen (PPE), qu'elle - au détriment d'autres meilleurs candidats pour le nouveau poste d'envoyé spécial pour les PME.
Quatre commissaires - un libéral, Thierry Breton, et trois socialistes, Nicolas Schmit, Paolo Gentiloni et Josep Borrell - ont protesté. Le Parlement européen s'en est aussi mêlé, exigeant de refaire la procédure de nomination. L'Allemande a tenu bon face à la pression avant que… M. Pieper ne jette l'éponge lundi. Certains pensent qu'elle l'a sacrifié pour sa survie politique, quand d'autres sources, du côté du PPE, assurent qu'il s'est dégonflé.
"Extrême présidentialisation"
Cette affaire n'est pas de nature à mettre en péril l'avenir politique de la présidente. Mais elle aura exposé "ce qui lui était déjà reproché : l'extrême présidentialisation et la politisation" de son poste, "les manœuvres pour privilégier son camp et surtout son propre intérêt", résume le diplomate précité. "C'est révélateur d'un problème plus profond : à savoir l'absence de collégialité d'Ursula von der Leyen, et un exercice solitaire du pouvoir", enchérit une autre sourceeuropéenne.
Sa capacité à se mettre en avant, quitte à voler la vedette à ses commissaires chargés de dossiers clés - Frans Timmermans en a fait les frais, lui qui était responsable du Pacte Vert - est la marque de fabrique et la grande force d'Ursula von der Leyen. Elle s'est imposée comme le visage de l'Union, la femme, la première d'ailleurs à occuper la présidence de la Commission, qui a guidé l'Europe à travers les crises (Covid-19, guerre en Ukraine, hausse du prix de l'énergie, etc.). "Jamais une présidente de la Commission n'a été aussi visible", admet une source interrogée.
Mais cette attitude a aussi été une des causes de sa relation tendue avec le président du Conseil européen, Charles Michel, qui tenait également à incarner l'UE. Elle a crispé parfois les États membres, qui apprécient peu de voir la Commission faire cavalier seul. Par exemple, la présidente n'a jamais été aussi fragilisée qu'au lendemain du 7 octobre, date de l'attentat du Hamas contre Israël, tant elle a rechigné à rappeler à Tel Aviv le devoir de respecter le droit international dans sa riposte. Les Vingt-sept ont dû la recadrer et corriger le message européen. Mais l'image de l'UE en a pris un coup.
La volonté de Mme von der Leyen de briller lui a même joué des tours. En 2021, elle s'est vantée au New York Times d'avoir elle-même négocié par message avec le directeur de Pfizer l'achat de vaccins contre le Covid-19. Quand le média lui a demandé un accès à ces SMS, elle a dit les avoir supprimés. Résultat : le 1er avril dernier, le parquet européen a annoncé enquêter sur le sujet.
Certains lui reprochent aussi d'être descendue dans l'arène politique, en se faisant officiellement élire candidate du PPE pour la présidence de la Commission. D'autant que l'engouement, au sein de sa famille politique, n'a pas été au rendez-vous : sur 737 délégués, seuls 499 ont voté, dont 400 en sa faveur. Si rien n'obligeait l'Allemande à se prêter à cet exercice pour briguer un deuxième mandat, il lui fallait jouer le jeu et faire plaisir au PPE. "Elle a du coup politisé sa fonction", constate une source européenne. Ses actions ne sont plus seulement celles d'une cheffe de l'exécutif européen, mais aussi celles d'une candidate en campagne. Le président français Emmanuel Macron n'a pas dit autre chose quand il a rappelé que "la présidence de la Commission […] doit s'élever au-dessus des partis et des pays" et "ne doit pas être surpolitisée". Lire : rien n'est acquis et la France compte monnayer son soutien à Ursula von der Leyen.
La candidate marche sur un fil. Elle doit plaire à la fois à Paris et à Berlin - toujours plus divisés - et ménager tous les États membres. Tout comme elle doit séduire à la fois le PPE, les Verts et les socialistes, dont elle aura besoin pour obtenir la bénédiction du Parlement européen. "C'est la première fois, depuis le traité de Lisbonne de 2009 [qui a renforcé le rôle du Parlement, NdlR], qu'on a une sortante qui brigue un mandat. C'est donc un système dans lequel le Conseil européen garde son rôle, mais il y a aussi un rôle pour les partis" du Parlement européen. "C'est donc plus concurrentiel", observe Éric Maurice, analyste au European Policy Centre.
"Super Mario" exclu ?
Encore faut-il qu'il y ait d'autres concurrents. C'est le grand avantage d'Ursula von der Leyen : peu d'autres figures se démarquent. Si ce n'est le très respecté Mario Draghi, ancien Premier ministre italien et ex-président de la Banque centrale européenne, connu comme l'homme qui a sauvé l'euro en 2012. Mais "aucun leader ne va vouloir mettre à la tête de la Commission quelqu'un qui est plus intelligent, qui a plus d'autorité et plus d'idées que tout le Conseil européen réuni", assure une source du PPE.
En ce moment, "Super Mario" s'attelle à la rédaction d'un rapport, commandé par la Commission, sur la compétitivité de l'UE, qui sera publié en juin. Mardi, à la veille du sommet européen de ce mercredi et jeudi, il a présenté des idées ambitieuses, au parfum de fédéralisme européen, pour réformer l'Union et lui permettre de survivre et rester compétitive face à la Chine et aux États-Unis. "Est-ce un discours de candidature [à la présidence de la Commission] ou au contraire, de quelqu'un qui veut conserver sa liberté de parole ? Je pencherais pour la deuxième option", confie un diplomate européen. De fait, "M. Draghi représente ainsi une stratégie ambitieuse. Si les États membres sont prêts à soutenir cette ambition, ils pourraient opter pour lui", confirme M. Maurice, doutant cependant de la maturité des Vingt-sept pour s'accorder, maintenant, sur un tel choix.