"Le Maroc est clairement dans le viseur d'acteurs hostiles, probablement bien organisés"
Le Maroc fait face à une série de cyberattaques revendiquées par le groupuscule algérien JabarootDZ dans le contexte de l'affrontement entre les deux pays. Si une partie d'entre elles est avérée, leurs origines et leur exploitation politique restent très discutables.
- Publié le 14-06-2025 à 19h22

Le groupe de hackers JabarootDZ (DZ pour DjaZaïr, c'est-à-dire l'Algérie) a revendiqué, le 9 juin, une nouvelle cyberattaque contre le Maroc. Cette fois, il aurait visé le Conseil Supérieur du pouvoir Judiciaire. Une semaine plus tôt, il attaquait la plateforme tawtik.ma opérée par le Conseil national de l'ordre des notaires. Surtout, le 8 avril, le même groupuscule se vantait d'avoir hacké le site de la Caisse nationale de Sécurité sociale et diffusait sur son canal Telegram les informations relatives à près de 500 000 entreprises.
"Cette fuite est une réponse aux actions hostiles des pirates marocains qui ont volé le compte Twitter de l'Agence de presse algérienne (APS) après son interdiction. Toute action hostile future contre les intérêts algériens sera suivie de ripostes encore plus virulentes", indiquait alors JabarootDZ. Deux jours plus tard, un autre groupe de hackers, marocain celui-là, Phantom Atlas, revendiquait, en représailles, le piratage de la MGPTT (la Poste) et le ministère algérien du Travail. Lundi soir, juste après l'annonce du piratage de Tawtik.ma, Phantom Atlas annonçait également avoir eu un accès intégral à la carte du réseau interne de l'infrastructure internet d'Algérie Télécom, puis avoir piraté le système bancaire algérien, appuyant ses déclarations avec des captures d'écran de transactions et des numéros de compte clients de la Banque Nationale d'Algérie.
Le contentieux du Sahara occidental
L'affrontement Maroc Algérie a atteint un sommet avec le renouvellement du soutien de la France au Plan d'autonomie du Sahara Occidental sous souveraineté marocaine, l'an dernier. Est-il en train de s'étendre au darknet ? "Le Maroc est clairement dans le viseur d'acteurs hostiles, probablement bien organisés, qui exploitent certaines failles d'une transition numérique encore incomplète sur le plan de la cybersécurité, ou encore des systèmes d'information de faible maturité", s'inquiète Youssef Bentaleb, chercheur à l'Université marocaine Ibn Tofail et président du Moroccan Center for Polytechnic Research and Innovation.
Au-delà des annonces fracassantes, cependant, la réalité semble moins évidente. Le piratage du compte X de l'agence de presse algérienne par un Marocain qui aurait suscité, en réaction, à peine quelques jours plus tard, le piratage des données de la CNSS marocaine par JabarootDZ, est bien réel, mais il était passé totalement inaperçu dans la presse. Par contre, l'attaque de l'agence algérienne par déni de service – la plus sommaire dans le monde du hacking – très médiatisée, deux ans plus tôt, était, elle, restée sans réponse.
Les autres vols de données par les Marocains de Phantom Alas – beaucoup plus complexes – n'ont, de leur côté, donné lieu à aucune interrogation dans la presse algérienne, ni aucune confirmation officielle côté algérien. "En l'absence d'une enquête crédible et indépendante, il n'est pas rare que des groupes anonymes, parfois sans existence clairement établie, revendiquent ce type d'incident afin de capitaliser sur le climat de confusion ou d'exploiter l'émotion suscitée. Ces revendications peuvent servir à renforcer leur image, alimenter des narratifs géopolitiques ou entretenir les tensions", analyse Youssef Bentaleb. Par ailleurs, Jabaroot, s'il affirme détenir des informations compromettantes sur le ministre de la Justice et le système judiciaire marocain, n'indique pas quelle plateforme il a piratée. Ainsi, c'est la DGSSI marocaine qui se retrouve à préciser publiquement que ce n'est pas le ministère de la Justice ni la Conservation foncière qui ont été piratés mais la plateforme citoyenne Tawtik.ma.
Des simples hackers opportunistes ?
"Je pense que Jabaroot n'a pas réalisé les attaques dont ont été victimes les services marocains. Il faut savoir que sur le darknet des milliers de données volées s'échangent chaque jour. Je pense que Jabaroot est un groupuscule opportuniste qui a simplement saisi l'occasion d'un vol de données bien réel par des pirates inconnus pour en faire une exploitation politique", estime Youssef Mazouz, secrétaire général du Centre Africain de la Cybersécurité. De fait, une enquête amatrice participative lancée et publiée par hack4living.com, suite au piratage de la CNSS, avait réussi à remonter jusqu'à un informaticien tunisien en Allemagne – bien loin de l'Algérie – avant d'être retirée sous la pression du Maroc.
"Sur le plan national, ces données peuvent être exploitées à des fins de désinformation, d'ingérence ou d'espionnage. L'exposition d'informations sensibles concernant des magistrats ou des hauts responsables constitue une faille stratégique majeure, susceptible d'être instrumentalisée pour exercer des pressions ou manipulations, menaçant ainsi la souveraineté des données de l'État", souligne Youssef Bentaleb.
Aujourd'hui, le Maroc est parmi les 23 pays du monde où les entreprises craignent le plus le piratage informatique, selon le baromètre risque d'Allianz pour 2025, tout en étant situé dans le groupe des pays modèles en matière de cybersécurité, selon l'Index 2024 de l'Union Internationale des Communications. Cette distorsion pourrait-elle être le fruit de la politisation et de la médiatisation des cas de piratage ?