L'oligarque Ilan Shor, le nouveau visage du contournement des sanctions occidentales du régime russe : "Il travaille clairement pour le FSB"
De la Moldavie au Kirghizistan, l'oligarque moldave s'est reconverti dans la mise en place d'un système financier parallèle au service du Kremlin, mêlant cryptomonnaies, sociétés écrans et opérations d'influence. Enquête sur un acteur clé de la guerre économique russe.
- Publié le 08-02-2026 à 08h11

À Orhei, petite ville de Moldavie située à une cinquantaine de kilomètres au nord de la capitale Chișinău, les portes du parc d'attractions "OrheiLand" sont restées closes en ce mois de janvier. Et pas seulement à cause de la neige, selon Serioja, le gardien un peu rustre du parc : des "problèmes de financement" seraient apparus depuis décembre dernier.
Avec ses montagnes russes et ses toboggans multicolores gratuits, le parc faisait partie des projets sociaux financés par Ilan Shor. Pendant des années, ces initiatives ont servi de vitrine politique à cet oligarque, aujourd'hui persona non grata dans son pays. Mais le 1er décembre 2025, tout s'est arrêté. Les épiceries solidaires qu'il soutenait ont fermé, plusieurs maires affiliés ont démissionné, et ses réseaux locaux se sont désagrégés.
Un retrait surprenant
Ce retrait soudain a surpris. Condamné à quinze ans de prison par contumace pour le "casse du siècle" de 2014 — le détournement d'un milliard de dollars de trois banques moldaves —, Ilan Shor s'était exilé en Israël puis en Russie en 2019. Depuis Moscou, il n'avait pourtant jamais cessé d'influencer la vie politique moldave, finançant partis, campagnes de désinformation et réseaux prorusses. "Ilan Shor travaille clairement pour le FSB, tranche Lilian Carp député et président de la commission Sécurité au Parlement moldave. Avant sa restructuration, il contrôlait jusqu'à 100 000 personnes en Moldavie. À présent, nous estimons qu'il en contrôle toujours au moins 4 %".
Mais cette stratégie d'ingérence a fini par montrer ses limites. Lors des dernières élections législatives, la victoire du parti proeuropéen de la présidente Maia Sandu a confirmé que l'orientation occidentale était une aspiration profonde de la majorité de la population moldave. Un revers majeur pour l'oligarque, qui avait investi des millions pour ramener le pays dans l'orbite de Moscou.
À 39 ans, Ilan Shor n'a pas disparu pour autant. Il a changé de terrain, et se consacre désormais à l'un des dossiers les plus sensibles du Kremlin : le contournement des sanctions occidentales.
La cryptomonnaie pour contourner les sanctions
Depuis 2024, Ilan Shor mobilise activement ses équipes à Moscou, entouré des meilleurs banquiers russes. Il a ainsi créé "A7", société privée, devenue la marque d'un réseau de paiement alternatif pour les importations d'entreprises russes. Enregistrées dans la "City" de Moscou, 51 % des parts de la société mère appartiennent à M. Shor. 49 % sont détenues par la Promsvyazbank (PSB), une banque d'État russe liée au financement des activités militaires, sous sanctions internationales depuis 2022.
D'abord révélé par le Financial Times en juin 2025, le système de paiement alternatif "A7" repose notamment sur la cryptomonnaie A7A5, stablecoin adossé au rouble des dépôts de la PSB. La monnaie numérique permet ainsi à des entités russes d'échanger l'A7A5 contre des cryptoactifs utilisés mondialement, à l'instar de l'USDT, stablecoin adossé au dollar américain.
Selon le rapport de la firme Elliptic, spécialisée dans l'analyse de la blockchain et la conformité des cryptoactifs, plus de 100 milliards de dollars de transactions ont transité par A7A5 en 2025. Ces flux concernent principalement l'importation de biens électroniques et chimiques en provenance de Chine et d'Asie, aujourd'hui sous sanctions occidentales, détaille le Center for Information Resilience, think tank basé à Londres.
M. Shor et ses associés ont choisi le Kirghizistan, petit pays d'Asie centrale proche de la Russie et non soumis aux sanctions occidentales, pour être la juridiction offshore clé d'A7. En effet, les jetons A7A5 sont émis via la société kirghize Old Vector LLC, et sont échangés sur la bourse Grinex, également immatriculée à Bichkek, la capitale kirghize.
Ce pays n'a pas été choisi au hasard. M. Shor y disposait déjà en plus de solides réseaux. Dès 2012, il y a investi dans l'aéroport de Bichkek via sa holding "Dufremol", et entretient des liens avec l'élite politique de l'époque. "Il organisait des rencontres entre l'ancien président kirghize et des oligarques moldaves", témoigne Igor Grigoriev, ancien collaborateur de M. Shor en Moldavie. Les connexions semblent perdurer, puisque l'actuel président kirghiz, Sadyr Japarov, voyage régulièrement à bord du jet privé d'Ilan Shor, selon une enquête du média moldave IPN.
Un réseau financier tentaculaire
"A7 utilise différents instruments de reconnaissance de dette pour les cryptomonnaies, les devises et l'or, qui fonctionnent comme un système hawala (système traditionnel de transfert d'argent, réalisé via un réseau d'intermédiaires, NdlR)", explique Elise Thomas, autrice du rapport du think tank basé à Londres. Autrement dit, le système A7 ne repose pas uniquement sur l'utilisation de l'A7A5 comme porte d'entrée au dollar ou autre monnaie, mais aussi sur des schémas de blanchiment d'argent et d'instruments financiers, plus "classiques". La société A7, via sa filiale "A7-Agent', dispose de sociétés écrans servant d'intermédiaires dans différentes juridictions, notamment à Dubaï et à Bichkek.
Toujours au Kirghizistan, une entreprise publique joue un rôle central dans ces opérations : la Société commerciale de la République kirghize, détenue à 100 % par le ministère de l'Économie. Cette société sert d'interface pour des opérations internationales, avec le projet d'établir des filiales à Dubaï, en Mongolie, au Brésil, à Bahreïn, en Chine, à Hong Kong, et même en Hongrie, porte d'entrée potentielle vers la zone euro.
En septembre 2025, de nouveaux outils ont été lancés par A7, avec notamment des cartes de crédits Promsvyazbank, des stablepay et surtout, des billets à ordre numérique. Ces derniers peuvent être émis via la société Rosveksel, créée en novembre 2025 et détenue par le gouvernement russe, la banque PSB et A7. "La création de Rosveksel" […] est un élément important de la mise en place d'une infrastructure financière souveraine en Russie. Elle renforcera les capacités des exportateurs et importateurs russes et soutiendra le développement du commerce extérieur", s'est félicité le PDG de la Promsvyazbank Mikhaï Dorofeïev, cité par le journal russe Kommersant.
Autre ambition, s'implanter sur le continent africain. En septembre 2025, les médias russes ont ainsi rapporté la création des premières filiales d'A7 au Nigéria et au Zimbabwe. Lors d'un forum Russie-Afrique le 22 décembre dernier, le ministre des Affaires étrangères russe Sergeï Lavrov invitait "tous les autres partenaires africains à rejoindre A7".
"Evrazia", nouveau relais de l'influence russe dans l'espace post-soviétique
À la tête de ce puissant outil de contournement des sanctions, Ilan Shor n'a pas pour autant renoncé aux opérations d'influence auxquelles il s'était rôdé en Moldavie.
L'argent qui circule via A7 pourrait financer la balbutiante organisation "Evrazia", parrainée officiellement par Ilan Shor, qui se développe dans les ex-pays soviétiques, de l'Asie centrale au Caucase en passant par la Moldavie. Créée en 2024, elle est présentée comme un réseau culturel, ayant pour but d'unifier les peuples post-soviétiques autour d'une "culture eurasiatique" commune. En réalité, elle sert d'instrument pour diffuser les narratifs du Kremlin via des programmes éducatifs et des formations numériques.
Aujourd'hui, c'est le Kirghizistan qui est le laboratoire de la guerre d'influence menée par la Russie, financée par Ilan Shor à travers Evrazia. À Bichkek, la capitale kirghize, cette organisation dispose de ses bureaux, et selon des documents consultés par La Libre, aurait investi 100 millions de dollars en 2025. Les projets ressemblent étrangement à ce que faisait Ilan Shor en Moldavie : "magasins sociaux" et un parc d'attractions multicolores construit en banlieue de la capitale kirghize.
Du blanchiment d'argent aux opérations d'influence étrangères, Ilan Shor n'a pas fini de se réinventer au profit du régime russe.