"Les Américains peuvent se retirer d'Iran en disant 'on arrête, on a gagné' mais c'est peu probable"
Rencontre avec le colonel français Peer de Jong, qui revient sur le piège tendu par Téhéran à Washington et Tel Aviv, et les bénéfices colossaux que retire la Russie de cette guerre.
- Publié le 14-03-2026 à 07h01
- Mis à jour le 14-03-2026 à 08h38

"On est en pleine tempête et on ne sait pas comment celle-ci va évoluer" note d'emblée le Colonel Peer de Jong, ancien officier de l'armée française, aide de camp de François Mitterrand (94-95) puis Jacques Chirac (95-97), désormais vice-président de l'Institut Themiis dédié aux questions de paix et de sécurité. "La précédente intervention américaine en Iran, en juin 2025, était beaucoup trop courte pour atteindre les objectifs tactiques de Washington. Douze jours pour empêcher l'Iran d'accéder à l'arme nucléaire, neutraliser sa capacité de fabrication de missiles, et mettre un terme à ses guerres par proxy via le Hezbollah ou le Hamas, c'était une plaisanterie. À titre de comparaison, l'Otan avait bombardé Belgrade (Serbie) pendant 78 jours en 1999. Pour les Américains, cette guerre ne fait que commencer."
Nous avons rencontré cet expert en géopolitique en marge de la conférence qu'il donnera le jeudi 19 mars à Ellange (Luxembourg), dans le cadre des "Rencontres stratégiques du Manager". L'occasion de passer en revue les grands conflits qui secouent actuellement la planète et évaluer leurs conséquences.
Malgré un rapport de force largement en leur faveur, Américains et Israéliens sont-ils loin d'être tirés d'affaires en Iran ?
Peer de Jong : On peut considérer que la partie "missiles" de l'opération israélo-américaine est quasiment terminée, puisque les Iraniens ont perdu près de 90 % de leurs capacités. En ce qui concerne les drones, il y a toujours un pourcentage qui passera, 7 % ou 8 %, qui toucheront principalement les pays du Moyen Orient du sud du Golfe persique dans une forme de guerre résiduelle. Mais les Iraniens sont très forts dans le troisième volet de cet affrontement : le déplacement de ce conflit régional sur le théâtre mondial. Je pense notamment à leurs actions dans le détroit d'Ormuz, où les forces armées du régime iranien ont trois modes d'action à leur disposition. Elles peuvent bombarder les bateaux ou les pétroliers qui passent dans le Golfe avec leurs drones, elles ont vraisemblablement commencé à miner le Détroit. Et elles peuvent utiliser leur flottille pour attaquer les navires. Le tout afin de bloquer les pétroliers dans la région avec un impact considérable sur le prix du baril.
En quoi cela risque-t-il de se transformer en bourbier pour Washington et Tel Aviv ?
La dizaine de jours qui s'est écoulée (depuis les premiers bombardements occidentaux sur Téhéran, le 28 février, NdlR) ne donne pas encore le recul nécessaire pour parler de bourbier ou d'engrenage. Mais les Américains ont deux options. Soit se retirer en disant "voilà, on a gagné la guerre, on arrête tout". Mais s'ils veulent réellement atteindre leurs objectifs, c'est peu probable. L'autre option, c'est donc de monter en gamme, même si ce n'est pas ce que veut (le président américain) Donald Trump. Et là, ils n'ont pas 50 000 solutions : ils vont devoir tenter de prendre le contrôle de la rive nord (iranienne) du Golfe persique, ce qui n'est pas simple car elle est accidentée et longue de 1 000 km. On peut dès lors les imaginer lancer une opération au sol menée par les forces spéciales dans les jours ou les semaines qui viennent, pour prendre l'île de Kharg, à partir de laquelle 90 % du pétrole iranien est exporté.
En quoi cela pourrait-il se retourner contre Donald Trump ?
Politiquement, cela représente un risque majeur en raison, notamment, de deux échéances importantes auxquelles fait face le président américain. Il doit d'abord se rendre le 31 mars en Chine, directement concernée par cette guerre. Le deuxième point, ce sont évidemment les élections de mi-mandat aux États-Unis en novembre prochain. Trump a été élu sur la promesse de ne pas s'engager à l'étranger et on sait déjà qu'une partie de l'opinion publique américaine se retourne contre lui, au sein même du monde MAGA. On voit bien que JD Vance ne communique pas du tout sur le sujet, par exemple. Pour moi, il y a un risque réel de le voir perdre la majorité au Congrès.
Israël, en revanche, est plutôt à son avantage ?
En partie. C'est un peu le moment ultime, le combat d'une vie de Benjamin Netanyahou. Mais l'Iran résiste, donc le Hezbollah résiste également. Israël risque de s'engager – comme les États-Unis – dans une guerre longue. Or la situation au Liban est catastrophique, la population libanaise est prise en otage, déplore plusieurs centaines de morts et près de 800 000 personnes ont déjà été déplacées. Si ce conflit dure trop longtemps, une pression croissante va s'exercer sur Israël, et les musulmans du monde entier vont finir comprendre qu'Israël mène une guerre contre les Libanais et les Iraniens eux-mêmes, et non ceux qui les dirigent.
