Six mois plus tard, que sont devenus les insurgés du Capitole ?
Il y a six mois, le cœur de la démocratie américaine était attaqué. Plus de 500 personnes ont été mises en examen pour l'assaut du Capitole. Une commission d'enquête est sur les rails, mais ne verra pas le jour…
- Publié le 05-07-2021 à 20h31
- Mis à jour le 07-07-2021 à 17h28

Ils étaient venus dans la capitale fédérale par milliers, débarqués d'horizons aussi divers que de la Pennsylvanie, le Wyoming, ou encore le Michigan. Le Président leur avait promis une journée "historique". La prophétie s'était révélée correcte, et devait déboucher sur la plus grande atteinte à la démocratie américaine jamais enregistrée depuis le 12 avril 1861, jour où les troupes confédérées ont attaqué et se sont emparées du fort Sumter, en Caroline du Sud, pour ce qui a marqué le début de la guerre civile américaine.
Lorsque, le 6 janvier dernier, par une fin de matinée brumeuse, Donald Trump s'adressait à ses supporters aux abords de la pelouse du National Mall, la longue artère menant au Capitole, l'histoire semblait déjà écrite. Les partisans du Président, gavés de mensonges proférés sur les ondes des médias conservateurs visant à faire croire que l'élection du 3 novembre avait été truquée, étaient résolus à en découdre avec la classe politique "corrompue" de Washington, Républicains y compris. Quelques heures plus tard devait être formellement scellé le résultat de l'élection qui allait consacrer Joe Biden aux responsabilités suprêmes du pays.
Une menace sous-estimée
"Nous allons marcher vers le Capitole […] et reprendre notre pays par la force." Donald Trump ne pouvait pas ignorer les conséquences de ses mots ce jour-là. Son discours résonnait comme une invitation directe faite aux manifestants à aller en découdre avec leurs élus. Mais malgré d'innombrables appels à l'insurrection relayés sur de nombreuses plateformes en ligne, l'étendue de la menace n'avait pas été jugée trop sérieuse par les services de sécurité nationaux. En conséquence, la police du Capitole n'avait pas jugé nécessaire de poster plus d'une cinquantaine de policiers aux abords du bâtiment, un édifice pourtant long de près de 220 mètres, et qui présente de multiples points d'entrée potentiels en cas d'assaut. Lorsque, vers 13 heures, les premières grappes de manifestants en furie foncèrent vers ceux-ci, les membres des forces de l'ordre ont rapidement dû abandonner leur ligne, et, devant la violence manifestée par les partisans du Président, ont reculé jusqu'à laisser libre l'accès aux fenêtres de l'édifice qui ont rapidement volé en éclats, laissant pénétrer les premières salves d'insurgés à l'intérieur du bâtiment.
On trouvait dans la foule de manifestants un patchwork hétéroclite d'individus, de ceux réputés les plus violents (Proud Boys, Oath Keepers), à des groupes de manifestants composés de citoyens lambda en passant par des adeptes des théories conspirationnistes comme les membres du mouvement QAnon.
En écrasante majorité, les manifestants étaient de souche blanche.
500 personnes arrêtées à ce jour
De rares membres de minorités ethniques ou confessionnelles se laissaient toutefois apercevoir. Ethan Nordean, le chef autoproclamé des Proud Boys, arrêté début février, fait partie des quelque 500 personnes arrêtées à ce jour par les forces de l'ordre à la suite de l'invasion. Il a passé un mois en prison avant d'être libéré et placé sous bracelet électronique, déclarant par la suite avoir marché sur Washington "pour rétablir l'esprit de 1776" - année de la déclaration d'indépendance des États-Unis. Bien qu'il ne soit pas prouvé qu'il ait été impliqué dans des actes de violence délibérés à l'égard des forces de l'ordre, il encourt jusqu'à 40 ans de prison, notamment pour encouragement à la violence et pour avoir pénétré dans l'enceinte du Capitole. Un autre membre connu des Proud Boys, Dominic Pezzola, un ancien membre des marines, a lui aussi été arrêté pour avoir dépossédé un policier de son bouclier et pour avoir utilisé celui-ci pour briser une fenêtre permettant d'accéder à l'intérieur du bâtiment.
Le bureau de Nancy Pelosi saccagé
Souvent en tenue paramilitaire, armés d'ustensiles aussi divers que des battes de base-ball, des sprays au poivre ou des hampes de drapeaux, les manifestants étaient prêts à en découdre. Mike Pence, le loyal vice-Président désormais honni par son maître le président sortant, et Nancy Pelosi, la cheffe de la majorité démocrate à la Chambre des représentants, véritable poil à gratter pour Donald Trump tout au long de sa présidence, constituaient les deux cibles privilégiées des insurgés. Au moment même où ces derniers ont pénétré dans l'enceinte du Capitole, Mike Pence devait sanctionner à la Chambre des représentants la validation des résultats de l'élection du 3 novembre, dernière étape formelle pour faire de Joe Biden le quarante-sixième président des États-Unis. Nancy Pelosi, la sénatrice de Californie et plus ancienne membre de l'assemblée, était aussi présente. Quelques dizaines de minutes plus tard, le bureau de cette dernière devait être envahi par des manifestants en furie, dont Richard Barnett, 60 ans, originaire de l'Arkansas, qui poussa la facétie jusqu'à s'affaler sur une chaise et poser ses pieds sur la table de travail de la députée, la scène est passée à la postérité grâce au photographe de l'Agence France Presse présent sur place. Richard Barnett, après avoir passé quatre mois en détention, attend aujourd'hui son procès, et propose à ses partisans d'acheter des photos de la scène avec son autographe pour payer ses avocats et ses frais de justice. Coût du cliché "rehaussé" de sa signature : 100 dollars.
Reste enfin le cas de Jacob Chansley, dit Jake Angeli, originaire de l'Arizona, sans doute le plus reconnaissable des manifestants, passé à la postérité pour être paru torse nu au pupitre du Sénat coiffé d'un chapeau en fourrure orné de cornes. Ses appels à Donald Trump de se voir octroyer une grâce présidentielle sont restés lettre morte, et Chansley, qui attend aujourd'hui son procès, s'est ensuite dit disposé à témoigner contre Trump lors du second procès en destitution engagé contre le président républicain.
Une impossible conciliation
L'opportunité de procéder à la mise sur pied d'une commission d'enquête sur les évènements du 6 janvier a longtemps déchiré les députés fédéraux. Le président Joe Biden a annoncé qu'il se retirait du débat, déclarant au début du mois de juin préférer laisser l'initiative d'une telle entreprise aux députés démocrates, alors qu'il en détient pourtant la prérogative.
En milieu de semaine dernière, la Chambre des représentants, par l'entremise de Nancy Pelosi, est parvenue à s'assurer du soutien de 35 députés républicains pour instituer ladite commission. "Nous devons crever l'abcès, pas seulement pour comprendre ce qui a pu mener aux évènements du 6 janvier, mais aussi pour s'assurer de protéger au mieux à l'avenir la plus vieille démocratie du monde", a déclaré la députée démocrate Zoe Lofgren, elle-même aux premières loges lors des évènements de début janvier.
Le fait que Pelosi soit parvenue à s'assurer du soutien de Liz Cheney, ancienne numéro trois républicaine à la Chambre basse en disgrâce chez les conservateurs à cause de ses critiques répétées à l'encontre de l'ex-Président, en dit long sur les divisions qui règnent au sein du parti de droite. Mais malgré ces dissensions l'establishment républicain tient bon, et se montre plus que jamais opposé à critiquer l'ancien Président.
Au Sénat, l'opposition au principe de la mise sur pied d'une commission parlementaire demeure, et le chef de la minorité républicaine de la Chambre haute Mitch McConnell, dans une de ces volte-face dont il a le secret, s'est finalement déclaré personnellement opposé au projet. Son revirement vient mettre en lumière les efforts incessants du parti conservateur pour mettre de côté cet épisode douloureux, et repartir de l'avant en ignorant largement des évènements dont la mise en lumière pourrait leur être préjudiciable, et tant pis pour les cinq morts, les 140 blessés et les millions de dollars de dégâts occasionnés par les assaillants.