"Trump conserve une influence phénoménale, il n'y a qu'une seule chose qui peut le déstabiliser d'ici à la présidentielle"
Serge Jaumain, professeur d'Histoire contemporaine à l'ULB, estime que "Joe Biden a mis en oeuvre ce que ses prédécesseurs avaient promis de faire sans jamais y arriver".

- Publié le 13-11-2021 à 11h46
- Mis à jour le 13-11-2021 à 11h47

Il y a un peu plus d'un an, Joe Biden était élu président des Etats-Unis au terme d'un scrutin très mouvementé. Si le refus de son prédécesseur, Donald Trump, de reconnaître sa défaite a plongé le pays dans une période de troubles dont l'assaut au Capitole en est le triste symbole, les mois qui ont suivi l'investiture du Démocrate n'ont pas non plus été de tout repos. Entre le retrait raté des troupes américaines d'Afghanistan et la crise sanitaire qui continue d'endeuiller le pays, Joe Biden a connu des succès mais également des échecs. Serge Jaumain, professeur d'Histoire contemporaine à l'ULB, revient sur les premiers pas du président Biden et sur les défis qui attendent le Démocrate. Il est l'Invité du samedi de LaLibre.be.
Peut-on déjà parler de déception concernant la présidence de Joe Biden ?
Il est difficile de porter un jugement définitif. D'autant plus au vu des hauts et des bas qu'il rencontre ces derniers temps. Au niveau des revers, on peut notamment citer les élections dans les différents Etats qui ont montré la force du parti républicain. On a été assez surpris par la défaite des Démocrates à certains endroits. Par contre, le président américain a dernièrement accompli quelque chose d'important, en mettant en oeuvre l'une de ses grandes promesses de campagne. Il vient ainsi de faire passer la première grande partie de son immense plan d'investissement. On peut considérer cela comme une grande réussite. Aucun de ses prédécesseurs n'y était arrivé. On parle tout de même d'investissements considérables, à savoir un peu plus de 1.200 milliards de dollars. Il faudra voir à présent comment la population accueille ce plan, mais il réjouit pas mal de monde, y compris dans les rangs républicains.

Mais il y a tout de même quelques dossiers concernant les Etats-Unis qui ont écorné son image...
En effet, il y a un certain nombre de dossiers qui sont problématiques pour Biden, mais c'est surtout lié à un problème au sein du parti démocrate. Je pense notamment à la question des migrants à la frontière Sud des Etats-Unis. Il a promis de mener une politique beaucoup plus équitable que ce qu'avait fait Trump. Sa politique a provoqué une sorte d'appel d'air, c'est-à-dire qu'il y a eu une pression migratoire très forte au Sud des Etats-Unis. On constate une forte division au sein des Démocrates sur le sujet. Deuxièmement, le grand plan d'investissement a dû être raboté car il y a un grand nombre d'élus démocrates qui ne veulent pas augmenter le déficit américain. Biden a donc dû restreindre ses promesses et cela va certainement le poursuivre, car des Démocrates considéreront qu'il n'en a pas fait assez.
Cette division du parti démocrate représente-t-elle une importante menace pour la suite du mandat de Biden ?
Tout à fait, c'est une menace, qui complique d'autant plus son travail. Si son plan d'investissement peut être considéré comme une réussite, Biden a tout de même dû aller chercher à la Chambre des voix chez les députés républicains. Cela montre d'une certaine manière une capacité à détacher quelques élus républicains du parti, mais en même temps cela prouve qu'il y a quelques irréductibles au sein du parti démocrate qui ont voté contre cette réforme. Mais on sait depuis toujours que le parti démocrate est très divisé, avec des groupes qui ne s'entendent pas du tout et qui ont des visions très différentes de l'évolution de la société américaine. Même si les Démocrates ont fait bloc derrière Biden lors de la présidentielle, ils étaient très divisés, comme on a pu le constater lors de la campagne des primaires. Mais l'une des grandes qualités que l'on reconnait à Biden, c'est d'être un négociateur hors pair, quelqu'un qui a toujours établi des ponts. On voit qu'il est en train d'utiliser cette capacité au sein du parti démocrate. Il est le seul à pouvoir réunir l'aile la plus conservatrice et l'aile la plus progressiste.
L'élection en Virginie perdue par les Démocrates est-elle une mise en garde à prendre très au sérieux par le chef d'Etat ?
C'est un très mauvais signe pour Biden. C'est très inquiétant. D'autant plus qu'on ne pensait pas que les Démocrates allaient perdre cette élection. Cela souligne une nouvelle fois que la société américaine est extrêmement divisée. On constate également qu'il y a une frange des Démocrates qui n'a pas soutenu son gouverneur. Cela prouve encore une fois que Biden marche sur un fil. Sa période de grâce va bientôt prendre fin avec l'importante échéance des midterms. Ce qui s'est passé en Virginie prouve qu'il y a un risque de voir, dans un an, les Républicains revenir à la Chambre et au Sénat.
Tous les yeux se tournent donc déjà vers ces élections de mi-mandat, qui seront déterminantes pour la suite de la présidence de Biden...
En effet. Si Biden perd, lors de ces midterms, sa majorité à la Chambre et sa majorité relative au Sénat, les grandes réformes très attendues ne pourront plus être lancées. Ces élections seront également un excellent thermomètre pour voir non seulement quel est le poids réel des Républicains, mais aussi quelle est l'influence de Trump. On pourra voir si tous les élus républicains se rangent comme un seul homme derrière lui ou si certains essaieront de prendre légèrement leurs distances afin de recueillir les voix des électeurs républicains déçus par le milliardaire.
Faut-il s'attendre à une mobilisation aussi forte pour ces élections de mi-mandat que lors de la présidentielle de 2020 ?
Il ne faut pas oublier qu'on n'avait jamais vu une telle mobilisation lors d'une élection présidentielle. Elle était liée au fait que la tension était très forte entre les deux camps. Cette mobilisation représentera un élément clé du scrutin de 2022. Il faudra que les deux grands partis réussissent à nouveau à mobiliser leurs électeurs.
Quelle est l'image de Joe Biden à l'international ?
On attendait beaucoup de Biden au niveau international. On attendait une politique vraiment différente. Or il a eu jusqu'à présent une politique internationale assez hésitante, comptant une série de problèmes et de maladresses. C'est là que se trouve la déception à l'égard du président américain. Tout le monde l'a toujours présenté comme quelqu'un ayant une connaissance très fine de la politique extérieure. Or il a multiplié les erreurs.
Quelles décisions dans sa politique internationale ont plus particulièrement déçu ?
Premièrement, il y a eu le retrait raté d'Afghanistan, qui a donné une image terrible des Etats-Unis sur la scène internationale. Il y a non seulement la manière dont cela s'est fait, mais aussi le peu de concertation avec les alliés. Il faut tout de même souligner dans ce dossier qu'aucun observateur n'avait pensé que le retrait américain serait une telle débâcle. Beaucoup pensaient qu'il faudrait plus de temps pour que les talibans reprennent le pouvoir à Kaboul. Biden a pris une décision assez courageuse finalement. On a tendance à oublier que ses prédécesseurs, que ce soit Obama ou Trump, avaient promis de se retirer d'Afghanistan ; lui il l'a fait, il a mis en oeuvre cette promesse de campagne.
Deuxièmement, il y a eu l'accord entre l'Australie, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis sur la question de la stratégie en Asie Pacifique et le renoncement de l'Australie à acheter des sous-marins français. Cela a marqué au niveau européen. Ces deux faux pas sont assez étonnants pour une personnalité qui connait aussi bien les relations internationales et qui s'est entourée d'une équipe dont tout le monde a souligné les qualités.
Joe Biden a-t-il surpris ses alliés internationaux qui s'attendaient à une politique à l'opposé de celle de Donald Trump ?
On avait des attentes trop fortes. Il y a eu une crispation par rapport aux positions de Trump, Biden incarnait évidemment un changement total. On est revenu à la raison en se rendant compte qu'on reste dans l'optique "America First". Même si on a changé un tout petit peu la manière de présenter les choses, les Etats-Unis restent la priorité de Biden. Sur un certain nombre de points, il a continué la politique internationale de Trump, que ce soit vis-à-vis de la Chine ou d'Israël. Il a poursuivi ce que faisait Trump, mais en enfilant des gants de velours. Il y a toutefois une différence importante: la relation avec les autocrates à travers le monde. Trump ne s'est jamais beaucoup inquiété de la situation politique dans certains pays. Biden est arrivé avec un discours beaucoup plus ferme par rapport aux autocrates, même si la mise en oeuvre reste très difficile.
L'ancien président Donald Trump dispose-t-il encore d'un soutien important au sein de la population américaine ?
Trump reste une force politique considérable. Il est capable de continuer à menacer la suite de la présidence de Biden. On a un peu l'impression qu'il est en embuscade. Le temps de Trump est loin d'être écoulé et il reste une épine dans le pied de l'actuel président démocrate. Un pourcentage important de Républicains continue de penser que les dernières élections ont été volées. C'est inquiétant que le discours de Trump reste si prégnant, alors que les jugements se sont succédé pour démontrer qu'il n'y avait eu aucune fraude.
A-t-il encore une emprise importante sur le parti républicain ?
Beaucoup d'observateurs avaient pensé que la fin chaotique de la présidence de Trump le discréditerait de manière définitive. Mais cela ne semble pas être le cas. Il continue à avoir une influence phénoménale sur le parti républicain. On voit que toute une série d'élus républicains qui pourraient être modérés se rangent derrière Trump car il a un capital électoral très important. Il suffit qu'il critique un candidat républicain dans un Etat pour que celui-ci ne soit pas élu. Stratégiquement, il est aujourd'hui très dangereux de s'aliéner Trump. Il reste le patron du parti, même s'il l'a tout de même divisé.
Le précédent locataire de la Maison-Blanche se fait malgré tout beaucoup plus discret ces derniers temps...
Il se fait plus discret malgré lui. Le monde entier suivait ses tweets. Cette relation quasi directe avec Trump n'existe plus à présent. Cela donne donc l'impression parfois qu'il est plus discret, mais en réalité il continue les meetings. Lorsqu'il se déplace, ce sont de véritables succès de foule.

Doit-on s'attendre d'ailleurs à ce que Trump surfe sur la vague défavorable à Joe Biden ?
Bien entendu, il ne va pas s'en priver. Il reste un homme de média, de communication, avec une capacité extraordinaire à mobiliser les foules. Il va donc continuer à jeter des peaux de bananes sous les pieds de Biden, c'est certain. Mais il faudra voir comment cela va se traduire.
Donald Trump sera-t-il candidat lors du prochain scrutin présidentiel ?
Il est compliqué, voire impossible, de faire des prédictions au sujet de Donald Trump. Je pense très clairement qu'il serait intéressé et ravi d'être candidat. Mais il sera tout de même assez vieux... Enfin, il a une pêche d'enfer donc il va continuer à essayer de jouer un rôle. Qui plus est, pour le moment, il n'y a personne au sein du parti républicain qui soit aussi populaire que lui. Il n'y a qu'une seule chose qui peut le déstabiliser: ses ennuis judiciaires qui se multiplient. Il faudra voir quelles en seront les conséquences et quel impact cela aura sur les électeurs républicains. Mais quoi qu'il arrive, qu'il soit candidat ou non, il jouera un rôle clé dans la campagne électorale.
Que peut-on craindre d'une éventuelle participation de Trump à la prochaine présidentielle ?
S'il est de nouveau candidat, il y aura un risque pour la démocratie américaine. L'assaut du Capitole restera tout de même un élément très lourd dans l'Histoire du pays. C'était du jamais-vu, le summum de ce que Trump pouvait faire. Il a terminé son mandat par une sorte de feu d'artifice si je peux m'exprimer ainsi. Cela montre qu'il n'a pas beaucoup de limites. On commence, qui plus est, à se rendre compte que c'était beaucoup moins spontané que ce que l'on imaginait au départ. Un certain nombre de personnes ont vraiment pensé que c'était l'occasion de faire un coup d'Etat.
Malgré tout ça, peut-on imaginer qu'il soit un jour à nouveau président ?
Les quatre années que l'on a vécues avant la présidence de Biden ont été terribles pour les Etats-Unis. Trump a outreprassé toutes les limites de la démocratie américaine. Toutes les institutions ont été secouées par sa manière de procéder qui respectait très peu les traditions américaines. Le retour de Trump à la Maison-Blanche serait très problématique pour les Etats-Unis et le monde entier. C'est pourquoi sa candidature pourrait provoquer une situation comme celle que l'on a connue en 2020. Un certain nombre d'électeurs républicains, effrayés, pourraient ne pas soutenir Trump. Tout dépendra bien sûr du candidat ou de la candidate démocrate. On ne sait pas encore si Biden se représentera ou si Kamala Harris - qui est relativement bien partie même si elle est très prudente et très discrète pour l'instant - prendra la relève. Biden apparaît tout de même progressivement comme un vieil homme. On le voit aussi dans ses briefings avec la presse. Il est très prudent, il ne les multiplie pas car il sait qu'il n'a jamais été un grand orateur.
C'est un point sur lequel Trump a l'avantage ?
Tout à fait, il l'emporte largement. Trump est un homme de média et on connait aujourd'hui leur importance dans la vie politique. Il incarne un dynamisme fou, mais en même temps, sur le fond, il y a tout de même pas mal de problèmes. On se rappelle notamment des propos complètement décousus qu'il a pu tenir lors de la pandémie, comme son appel à boire du détergent. Il est capable de dire tout et n'importe quoi, de mentir de façon éhontée. À côté de ça, Biden tient un discours plus sérieux, mais il donne l'image d'un vieil homme, qui s'assoupit parfois à une réunion. Mais il ne faut pas oublier le cas de Ronald Reagan. C'était un homme de média comme Trump, mais on sait aujourd'hui que pendant les réunions de son cabinet, il avait tendance à s'endormir. On pense même qu'à la fin de son mandat, il n'avait plus toutes ses capacités mentales. Mais il est clair qu'aujourd'hui les médias jouent un rôle plus important. Il suffit que Biden ferme les yeux pendant trois secondes, à n'importe quelle manifestation publique et, en quelques secondes, ça fait le tour du monde.