Le Congrès des États-Unis au bord de la "guerre civile": McCarthy sauvera-t-il sa tête?
Les tensions entre radicaux et modérés au sein du Parti républicain sont portées à leur comble par l'initiative du député extrémiste Matt Gaetz. Il réclame la tête du "speaker" de la Chambre, Kevin McCarthy, qu'il accuse de collusion avec les Démocrates.

- Publié le 03-10-2023 à 17h22
- Mis à jour le 03-10-2023 à 17h36

À Washington, on est passé en quelques heures du "shutdown" au "showdown", d'une éventuelle paralysie de l'administration américaine, faute d'accord au Congrès pour en voter le budget, à une confrontation. Mais non pas, comme on l'aurait logiquement imaginé, un affrontement entre les deux grandes forces politiques, mais bien une épreuve de force au sein même du Parti républicain, majoritaire à la Chambre des représentants. Un règlement de comptes dont, tout aussi paradoxalement, le Parti démocrate pourrait être l'arbitre.
À l'origine de ce que plusieurs élus républicains n'hésitent pas à qualifier de "guerre civile", susceptible de plonger la Chambre dans le chaos au plus mauvais moment (les députés ont, en effet, quarante-cinq jours pour trouver un accord sur le budget national pour 2024, faute de quoi la menace d'un shutdown retrouvera toute son actualité), il y a encore et toujours la fronde menée par une poignée de Républicains radicaux. Et, sur celle-ci, se greffe une rivalité à couteaux tirés entre un de leurs chefs de file, le député ultra-conservateur de la Floride Matt Gaetz, et le "speaker" de la Chambre, Kevin McCarthy.
Sus au traître McCarthy !
Gaetz reproche à McCarthy, dont, dans ses rêves les plus fous, il se verrait bien prendre la place, d'agir dans l'intérêt non pas du Parti républicain, mais bien du Parti démocrate. Il l'accuse de s'être entendu avec les élus démocrates pour sceller in extremis un deal, samedi dernier, qui a permis d'éviter de justesse le shutdown en prolongeant le financement des services publics jusqu'au 15 novembre grâce à l'adoption d'une loi de circonstance par 335 voix pour et 91 contre à la Chambre (elle a ensuite été votée au Sénat par 88 voix pour et 9 contre). Pour Gaetz, il ne faut pas chercher plus loin la preuve que McCarthy est un traître et doit être écarté de la présidence de la Chambre.
Le député, qu'on qualifierait chez nous d'extrême droite, a donc déclenché les hostilités lundi soir en déposant une "motion to vacate" (littéralement une motion pour "vider" ou "libérer"). Ce procédé expéditif revient à déclarer "vacant" le fauteuil du speaker de la Chambre. Un vote doit dès lors être organisé dans les quarante-huit heures. Une simple majorité suffit pour faire tomber le couperet, mais diverses manœuvres sont possibles pour ralentir ou contrecarrer la tenue du vote.
Une procédure exceptionnelle
À l'instar de la destitution du Président des États-Unis ("impeachment"), cette procédure est (ou était…) exceptionnelle. On n'en connaît guère que deux exemples au cours des cent dernières années. En 1910, le Républicain Joseph Cannon avait lui-même réclamé un tel vote pour en finir une fois pour toutes avec ses détracteurs, et une majorité écrasante de ses coreligionnaires l'avait effectivement confirmé dans sa fonction. Instruits peut-être par cette leçon, les Républicains renoncèrent finalement, en 1997, à employer cette arme contre leur speaker Newt Gingrich, dont l'extrémisme (marqué notamment par un shutdown très impopulaire) n'avait sans doute pas été étranger à la triomphale réélection de Bill Clinton, l'année précédente.
Lors de sa dernière utilisation, en 2015, la motion de censure se révéla, en revanche, redoutablement efficace. C'est un député républicain de la Caroline du Nord, Mark Meadows, qui en prit l'initiative – celui-là même qui deviendrait secrétaire général de la Maison-Blanche sous la présidence de Donald Trump et qui est aujourd'hui, comme lui, poursuivi en Géorgie pour extorsion et association de malfaiteurs en ayant voulu manipuler les résultats de l'élection présidentielle de 2020. La seule menace d'un vote avait alors convaincu John Boehner de renoncer au perchoir de la Chambre – que convoitait déjà, à l'époque, un certain Kevin McCarthy.
Une situation cauchemardesque
Qu'en sera-t-il cette fois ? McCarthy avait lui-même fourni à ses adversaires la corde pour le pendre. Ne parvenant pas à décrocher le poste de speaker en janvier dernier (il fallut finalement quinze tours de scrutin, du jamais-vu depuis la guerre de Sécession), le député de la Californie avait multiplié les concessions aux ultra-conservateurs, dont dépendait l'issue du vote. Il avait ainsi accepté qu'un seul député puisse de nouveau déposer une motion pour le destituer, et non plus un groupe comme c'était la règle depuis une réforme de 2019. Jusqu'à vingt élus, associés au Freedom Caucus, le bloc le plus conservateur de la Chambre, s'étaient opposés à l'élection de Kevin McCarthy. Matt gaetz compta parmi les derniers irréductibles.
Les ennemis déclarés du Speaker ne forment toujours qu'une minorité au sein du Parti républicain, mais avec un considérable pouvoir de nuisance. Ce qui rend la situation cauchemardesque pour les Républicains, c'est qu'une sortie de crise requiert presque inévitablement le concours des Démocrates. Gaetz ne peut mathématiquement pas parvenir à ses fins sans l'apport de leurs voix – encore qu'on imagine mal les Démocrates contribuer à l'élection d'un speaker peut-être plus conservateur. Quant à McCarthy, il pourrait avoir besoin de leur soutien pour se tirer d'affaire. On imagine que les Démocrates ne se priveront pas de le monnayer – ce qui, ironiquement, ne fera que renforcer les accusations de collusion de Gaetz et consorts.