Après l'avortement, les conservateurs américains s'attaquent à la fécondation in vitro
La Cour suprême de l'Alabama considère que les embryons congelés sont des êtres humains qu'il faut protéger. La démarche pourrait faire tache d'huile et menacer la procréation médicalement assistée.

- Publié le 22-02-2024 à 17h22

C'est non seulement un nouveau coup porté au droit des femmes à disposer de leur corps, mais aussi une grave menace pour la procréation médicalement assistée (PMA) aux États-Unis, alors que le recours à celle-ci ne cesse de croître. La Cour suprême de l'Alabama, un État conservateur du sud du pays, a décrété que les embryons congelés sont des êtres humains et doivent donc être protégés. Les détruire pourra donc logiquement être assimilé à un crime.
Les partisans du "droit à la vie", pour qui celle-ci commence à la conception, célèbrent une nouvelle victoire dans une croisade qui leur a déjà permis de restreindre considérablement, voire d'interdire pratiquement, l'accès à l'avortement dans une quinzaine d'États. Depuis que la Cour suprême des États-Unis a aboli, le 24 juin 2022, le célèbre arrêt "Roe v. Wade" qui garantissait ce droit à l'échelle nationale, plusieurs Assemblées d'État ont réduit à six semaines le délai dans lequel l'interruption volontaire de grossesse est autorisée – période durant laquelle la plupart des femmes ignorent généralement qu'elles sont enceintes…
La question de l'IVG est devenue si clivante qu'elle enferme Démocrates et Républicains dans une logique partisane. Alors que les premiers ont fait du "droit au choix" leur cheval de bataille (avec succès, comme le suggère leur bonne performance aux législatives de novembre 2022), les seconds semblent obligés de défendre bec et ongles la posture opposée. Dans les primaires du Parti républicain, Nikki Haley, la seule femme en lice, avait initialement prôné, non sans ambiguïté, une approche modérée qui prenne en compte "les difficultés rencontrées par les femmes", mais elle avait dû rapidement battre en retraite. Et, devenue la dernière rivale de Donald Trump dans la course à l'investiture, elle n'a pas hésité, cette fois, à se ranger derrière la décision en Alabama. "Pour moi, les embryons sont des bébés", a-t-elle déclaré.
Un effet tache d'huile
Nikki Haley a eu recours elle-même à la PMA pour l'une de ses deux grossesses et, compte tenu de cette expérience personnelle, la position soutenue par l'ex-gouverneure de la Caroline du Sud renforce l'inquiétude de ses détracteurs. Ils redoutent que la décision de l'Alabama fasse tache d'huile, comme se sont multipliées les initiatives hostiles à l'IVG une fois le mouvement initié par le Mississippi. Cette perspective hante, en particulier, les parents qui songent dès à présent à transférer leurs embryons congelés de l'Alabama vers les États voisins – une procédure très onéreuse qui pourrait se révéler inutile.
Une PMA plus compliquée et plus chère
Pour l'heure, l'arrêt de sa Cour suprême plonge l'Alabama dans le doute et la confusion. Le monde médical s'interroge sur ce qui peut encore être fait. La pratique en PMA consiste à stimuler la production d'ovocytes pour en prélever le plus possible en une fois et maximiser ainsi les chances d'obtenir, après fécondation in vitro, des embryons viables. Ceux qui ne sont pas implantés, seront conservés pour d'éventuelles grossesses ultérieures, ou finalement détruits. C'est ce processus qui est désormais remis en cause, avec le risque de contraindre les médecins à réduire le nombre de fécondations par essai et à multiplier les prélèvements. La PMA sera donc plus compliquée et plus chère, des cliniques pourraient fermer leurs portes. D'aucuns vont jusqu'à craindre pour la PMA elle-même dans les États où les restrictions seraient irréalistes.
L'attitude du Parti républicain ne manque, par ailleurs, pas d'être contradictoire. Lui qui, historiquement, a toujours voulu limiter le rôle du gouvernement et son influence sur la vie des gens, s'ingénie ici à le faire intervenir, par le biais de la justice, dans la sphère la plus intime des individus : celle de la procréation.