"Une démonstration de force de Trump" : à New York, l'arrestation choc d'un militant pro-palestinien
Arrêté sans mandat, détenu sans être inculpé : l'arrestation de Mahmoud Khalil, un militant pro-palestinien de Columbia University, inquiète les défenseurs des libertés publiques outre-Atlantique. De notre correspondant à New York, Alexis Buisson
- Publié le 15-03-2025 à 09h26
- Mis à jour le 16-03-2025 à 18h01

"Libérez Mahmoud Khalil maintenant ! ", s'écrie la foule devant les grilles de l'université Columbia. Ils sont environ deux-cents, ce vendredi 14 mars, coiffés de keffiehs pour certains, à se masser derrière les barrières érigées par la police new-yorkaise, pour une manifestation doublée d'une "prière d'urgence". Leur but : dénoncer l'arrestation de cet ex-étudiant, figure de proue des manifestations pro-palestiniennes sur le campus.
Depuis son interpellation le samedi 8 mars par la police de l'immigration ICE (Immigration and Customs Enforcement), sous les yeux de sa femme enceinte de huit mois alors qu'ils rentraient dans leur logement universitaire, la vague de soutien au militant de 30 ans prend de l'ampleur aux États-Unis. Un groupe de juifs solidaires de la Palestine a occupé jeudi une partie de la Trump Tower sur la 5ème Avenue. Cent personnes ont été arrêtées. D'autres mobilisations ont eu lieu ces derniers jours dans tout le pays.
Outre les partisans de la cause palestinienne, l'affaire a choqué les défenseurs des libertés publiques. D'après une vidéo de son arrestation tournée par son épouse et diffusée vendredi par ses avocats, Mahmoud Khalil a été embarqué dans une voiture banalisée par des policiers en civil, sans mandat d'arrêt. Ils ont indiqué que son visa étudiant avait été révoqué, mais quand on leur a fait remarquer qu'il avait une carte verte, synonyme de résidence permanente sur le sol américain, les agents ont indiqué que c'est ce document qui avait été annulé.
Sans être inculpé pour un quelconque crime, il a été transféré dans une prison de Louisiane, loin de ses avocats et de son épouse, restés près de deux jours sans nouvelles de lui. Il est sous le coup d'une procédure d'expulsion du territoire alors que son statut devrait le protéger contre une telle possibilité.
Ses soutiens parlent de "kidnapping". "Son cas est un test pour le gouvernement Trump. Si elle parvient à ses fins, l'administration s'en prendra à d'autres militants dont elle n'aime pas les positions", affirme Tova, rencontrée à la manifestation de vendredi. Craintive des représailles et méfiante des médias, elle n'a pas souhaité donner son nom. "Si nous ne posons pas des limites tout de suite, il n'y aura plus de droits à défendre dans le futur".
Né en Syrie de parents réfugiés palestiniens, Mahmoud Khalil est connu dans les cercles pro-palestiniens de Columbia, l'épicentre de la vague de campements pro-Gaza de l'an dernier. Diplômé de l'école de relations internationales SIPA, il a notamment participé aux négociations avec l'administration de Columbia pour qu'elle mette fin à ses liens financiers et académiques avec Israël.
Cette visibilité lui a valu d'être la cible de sites de "doxxing", qui publient l'identité d'individus jugés antisémites ou anti-Israël. À la suite d'une manifestation à Barnard, une université voisine, un professeur de Columbia a partagé un post sur Khalil en interpellant le ministre des affaires étrangères, Marco Rubio. Se sentant en danger, le militant a alerté l'administration de l'université la veille de son arrestation. Il n'a pas eu de réponse.
Pour sa part, la Maison-Blanche a défendu cette interpellation en arguant que Mahmoud Khalil avait distribué des tracts pro-Hamas sur le campus. Marco Rubio a invoqué une disposition de la loi de l'immigration INA (Immigration and Nationality Act) de 1952 qui donne le pouvoir au ministre d'expulser du territoire des étrangers dont il a des "motifs raisonnables de croire qu'ils pourraient avoir des effets potentiellement graves sur la politique étrangère des États-Unis".
Les avocats de Mahmoud Khalil jugent cette accusation "sans fondement" et affirment que l'administration Trump veut réduire au silence les voix pro-palestiniennes. "Ils parlent de ces tracts pro-Hamas dans leurs interventions publiques, mais jamais dans les documents judiciaires déposés devant les tribunaux", note Ramzi Kassem, directeur de CLEAR, un organisme juridique impliqué dans la défense de l'ex-étudiant. "Il n'a aucune connexion au Hamas et tous ceux qui le connaissent le savent – le gouvernement aussi probablement".
"Pour Donald Trump, cette arrestation est une démonstration de force. Elle lui permet d'attaquer plusieurs cibles en même temps : les "woke", les pro-palestiniens, les étrangers, la justice, les universités. Mahmoud Khalil concentre tout ce que son administration cherche à combattre, analyse l'historien Tristan Cabello, maître de conférences à l'université Johns Hopkins. Mais au-delà des symboles, il s'agit aussi d'une affirmation de pouvoir brut. Cette arrestation ne suit aucun cadre juridique clair, elle semble déconnectée des procédures habituelles, et c'est précisément ce qui la rend efficace : elle rappelle que Trump agit sans entraves, en dehors des normes, et qu'il peut frapper qui il veut, quand il veut. C'est d'ailleurs ce qui explique la réaction massive qu'elle a provoquée".
En attendant que les juges se prononcent sur le sort du détenu, ses soutiens continueront à se faire entendre. "Ils veulent nous bâillonner en nous faisant peur, explique Nerdeen Kiswani, présidente de Within Our Lifetime (WOL), une association pro-palestinienne locale qui organisait la manifestation de Columbia, "mais loin de nous museler, cette situation ravive l'intérêt pour la cause palestinienne".
