La revanche de Kamala Harris?
Jugée trop effacée par les Démocrates, volontiers raillée et critiquée par les Républicains, la vice-présidente de Joe Biden n'avait pas réussi à se profiler en successeur crédible. Les récents événements ont changé la donne.
- Publié le 21-07-2024 à 23h09

Alors que l'éventuel désistement de Joe Biden est sur toutes les lèvres, beaucoup réévaluent l'image de sa vice-présidente, Kamala Harris.
Le 19 novembre 2021 est un jour historique dont les Américains n'ont jamais entendu parler. De bon matin, Joe Biden devait subir une coloscopie de routine qui nécessitait de le placer sous anesthésie générale. Pendant l'opération, il ne pouvait assurer la conduite des affaires. Conformément à la Constitution, il a donc informé le "speaker" (président) de la Chambre des représentants et le président adjoint du Sénat du transfert de ses pouvoirs à sa vice-présidente, Kamala Harris. Pendant une heure et vingt-cinq minutes, le "leader du monde libre" était une femme métisse. Une première.
Tous ceux qui connaissent Kamala Harris l'assurent : elle aimerait que ces quatre-vingt-cinq minutes durent quatre ans, voire huit, soit deux mandats présidentiels. Non seulement elle a été candidate à une primaire pour occuper le Bureau ovale, mais aussi elle n'aurait pas accepté de devenir la vice-présidente du dirigeant le plus âgé de l'histoire des États-Unis si elle n'avait pas eu le désir d'assurer la fonction suprême.
Les appels au désistement de Joe Biden ont redonné de l'actualité à cette ambition. L'un de ses donateurs de longue date y croit : "Il est grand temps que le pays soit dirigé par une femme. Son heure a sonné".
Une femme trop discrète
Une chose est sûre : le buzz actuel autour de ce "VP" historique – première femme et personne de couleur à occuper le poste – a des allures de revanche pour celle qui a été décrite, y compris par ses propres soutiens, comme trop "discrète" et "effacée". La droite trumpiste passe son temps à se moquer de son rire et de ses phrases sans queue ni tête.
Avant le débat catastrophique de Joe Biden, d'aucuns décrivaient Kamala Harris comme un boulet pour le Président sortant et appelaient à la remplacer sur le ticket. On ne les entend plus aujourd'hui. Presque tous les sondages la placent désormais en meilleure position que Joe Biden pour battre Donald Trump en novembre. D'après une enquête d'Ipsos pour le "Washington Post" parue le 11 juillet, elle devancerait même le Républicain de deux points dans le vote populaire (49 % contre 47 %).
Une personnalité sous-estimée
Il faut dire que Kamala Harris fait partie, avec Joe Biden, des personnalités politiques américaines les plus sous-estimées. Femme métisse, issue d'une mère indienne brahmane et d'un père jamaïcain adepte des thèses marxistes, elle a longtemps évolué dans des milieux blancs et masculins.
En 2003, peu de gens croyaient en ses chances quand elle s'est présentée au poste de procureure de district de San Francisco, le "premier flic" de la ville. Connue à l'époque comme la petite amie du charismatique maire Willie Brown, toujours marié mais séparé de son épouse, elle défiait alors son ancien patron, le bouillonnant Terence Hallinan, un vétéran de la scène politique locale. Avec de l'énergie à revendre et l'aide de grands donateurs locaux, elle a arraché une victoire surprise.
Quand, en 2004, elle s'est mis à dos les policiers de San Francisco après avoir refusé de demander la peine de mort contre un homme qui avait tué un des leurs, elle a su renouer les liens avec eux en les cajolant.
Depuis sa première campagne, elle n'a perdu aucune des élections auxquelles elle s'est présentée. Après avoir été réélue à San Francisco, elle est devenue la première femme procureure générale de Californie au terme d'un scrutin serré, puis sénatrice de cet État, le plus peuplé du pays.
La désillusion des primaires en 2020
Seul contretemps dans cette ascension : les primaires démocrates de 2020. Celle que l'on décrivait comme "l'Obama de Californie" se retirera avant le premier vote, après plusieurs faux pas et une attaque en règle de sa rivale, Tulsi Gabbard. Pendant un débat télévisé, la députée de Hawaï a fracassé l'image de "procureure progressiste" que Kamala Harris essayait de se donner, en l'accusant notamment d'avoir jeté des consommateurs de cannabis en prison et d'avoir ignoré des preuves qui auraient permis la libération d'un homme innocent condamné à mort. La sénatrice a été mise K.O.
Mais là encore, elle a rebondi. Son sauveur : Joe Biden, qui l'a sélectionnée comme colistière malgré le fait qu'elle l'a accusé à demi-mot d'être raciste pendant les primaires. Pour le candidat démocrate, il s'agissait de l'utiliser pour s'assurer le soutien des femmes noires, un électorat clé pour la gauche. Pari réussi.
Des débuts difficiles à la vice-présidence
Devenue vice-présidente, les articles négatifs dans la presse l'ont longtemps minée. Il est vrai qu'elle a eu du mal à trouver sa place dans ce poste de remplaçant-conseiller à la fois proche et éloigné du pouvoir. Ambiance de travail morose dans ses équipes, déplacement raté en Amérique centrale en début de mandat, sentiment d'être cantonnée par la Maison-Blanche dans des rôles ingrats : elle a enchaîné les défis. Même les sièges de la vice-présidence, occupés jusqu'alors par des hommes, n'étaient pas adaptés à sa corpulence…
Avec le temps, Kamala Harris a su toutefois trouver ses marques et se préparer au coup d'après. Ainsi, depuis plus de trois ans, elle multiplie les rencontres avec des chefs d'État et de gouvernement, étoffant son expérience internationale. Elle cultive aussi son carnet d'adresses, recevant à la Maison-Blanche des militants d'horizons divers (droits civiques, avortement, LGBT…), tout en participant à différentes "tournées" thématiques pour promouvoir les succès législatifs du gouvernement Biden dans les États pivots ("swing states"), déterminants dans la course à la Maison-Blanche.
Des dossiers électoralement porteurs
Surtout, Harris a pris en main des dossiers porteurs électoralement pour les Démocrates, comme la bataille de l'IVG après la révocation en 2022 de l'arrêt "Roe v. Wade" par la Cour suprême à majorité conservatrice. Elle est notamment devenue en 2024 le premier "VP" à visiter une clinique d'avortement. "Elle apprend à voir le monde depuis la Maison-Blanche", résume Joel Goldstein, professeur à l'Université de Saint-Louis (Missouri) spécialisé dans la vice-présidence.
Plus connue que d'autres présidentiables de gauche, Kamala Harris serait le choix le plus solide pour succéder à Joe Biden comme candidat. Si les Démocrates l'accueilleraient à bras ouverts, cela ne serait pas nécessairement le cas du reste de la population. Associée à l'actuel locataire de la Maison-Blanche, elle est largement impopulaire dans l'opinion. Seuls 37,5 % des électeurs ont un avis favorable, selon une moyenne calculée par le site FiveThirtyEight. Et les rares sondages dont on dispose dans les "swing states" la montrent devancée par Donald Trump.
Plusieurs études indiquent néanmoins qu'elle est mieux vue que Joe Biden au sein de plusieurs électorats clés, comme les jeunes, les Afro-Américains, les hispanophones et les indépendants. Mais pourrait-elle gagner ? Ses supporteurs pensent que l'ancienne procureure a le profil idéal pour battre Donald Trump-le-condamné. Les sceptiques affirment, au contraire, que les murs du racisme et du sexisme seraient trop durs à franchir ou qu'elle pourrait s'effondrer comme lors de sa campagne des primaires.
Alors qu'elle a été chargée par la Maison-Blanche d'une mission impossible pour s'attaquer aux causes de l'immigration en provenance d'Amérique centrale, les Républicains dépeignent d'ores et déjà Kamala Harris comme responsable de la crise migratoire actuelle, un des principaux sujets de préoccupation de la population. "Maintenir la candidature de Biden comporte énormément de risques, tout comme le remplacer par Harris ou quelqu'un d'autre", résume Dan Pfeiffer, un ancien conseiller de Barack Obama, dans sa lettre d'information The Message Box. "Elle pourrait perdre avec une plus grande marge que lui, mais elle a aussi une possibilité de progression plus importante". Dans tous les cas, on aurait tort de la sous-estimer.
