Les États-Unis, pays "polarisé" ? Peut-être pas pour longtemps
Les élections qui s'achèvent ont donné le spectacle d'un pays divisé en deux blocs irréconciliables. Mais cela ne devrait pas durer. Interview de David Schultz, professeur de sciences politiques à l'Université Hamline (Minnesota) et spécialiste l'impact politique des générations.

- Publié le 06-11-2024 à 06h59

Quel est le lien entre la polarisation politique et les générations ?
David Schultz : Républicains et démocrates sont triés par générations. En effet, le Parti républicain est principalement la famille politique de la "Génération silencieuse", née entre 1924 et 1944, et des jeunes "Baby-boomers", venus au monde entre 1956 et 1964. Le Parti démocrate accueille, lui, les "Boomers" plus âgés (nés entre 1946 et 1954) et certains membres de la "Génération X", qui a vu le jour entre 1964 et 1982. Depuis quelques années, la vie politique américaine connaît un bouleversement générationnel. Les "Boomers" étaient la principale force électorale du pays entre 1992 et 2016, mais la montée en puissance des "Millennials" (nés entre 1982 et 1996) et la "Génération Z" (1996-2010) a changé la donne. Depuis 2020, ces derniers sont plus nombreux au sein du corps électoral. Ces nouvelles générations sont très différentes des précédentes : elles concentrent le plus grand nombre d'individus non-blancs de l'histoire du pays et sont moins chrétiennes et religieuses. Elles sont aussi plus libérales sur le plan social et tendent à voter démocrate quand elles remplissent leur devoir civique. Comme le scrutin présidentiel de 2024 sera décidé par 150 000 à 200 000 électeurs dans une demi-douzaine d'États clés, cette jeunesse peut s'avérer déterminante. Si les moins de 30 ans se rendent aux urnes, Kamala Harris l'emportera.
En quoi les "Boomers" participent-ils à la polarisation actuelle ?
De par leur nombre, entre 75 et 79 millions de personnes, ils ont façonné le paysage politique. On peut arguer que cette génération est devenue la plus riche de l'histoire du pays, mais ils n'ont pas donné aux générations suivantes les moyens de connaître le même train de vie. Aujourd'hui, les "Millennials" et la "Génération Z" subissent la crise climatique, ont du mal à accéder à la propriété, sont endettés à cause de leurs études universitaires… J'ai pris l'habitude de dire que les "Boomers" ont grimpé l'échelle mais retiré les barreaux derrière eux.
Le changement générationnel que vous décrivez signera-t-il la fin de la polarisation ?
Une partie des frictions actuelles disparaîtra à mesure que les "Boomers" se retireront du processus politique dans les quinze ans qui viennent. Les membres des nouvelles cohortes ont des opinions plus homogènes sur beaucoup de questions de société. En effet, on estime que 40 à 50 % des individus entre 20 et 30 ans ne se décrivent pas comme religieux ou chrétiens alors que les "Baby-boomers" sont 95 % à dire que la religion, Dieu ou le christianisme sont importants à leurs yeux. Cette évolution est significative car bon nombre des combats fondamentaux de la politique américaine ont une dimension religieuse sous-jacente : les droits reproductifs, les questions LGBTQ ou même le soutien à Israël ou aux Palestiniens…
De nouvelles fractures peuvent-elles émerger ?
Trois fissures sont à suivre de près : l'éducation, l'appartenance raciale et la classe sociale. En effet, si les "Millennials" et les "Gen Z" sont plus à gauche que les générations précédentes, il y a une exception importante en leur sein : les hommes blancs sans formation universitaire. Ils envisagent le monde comme le faisaient leurs grands-pères ! L'idée d'un pays présidé par une femme ne les séduit guère et Kamala Harris ne sera pas capable de les faire changer d'avis. Nous ne savons pas non plus quelles seront les orientations politiques des "Alpha", nés après 2010.