Un équilibrisme de plus en plus difficile pour le président Tokaïev : maintenir des distances à l'égard de Moscou
Le grand voisin de la Russie doit jouer finement pour garder son indépendance.
- Publié le 04-09-2022 à 21h51
- Mis à jour le 11-09-2022 à 23h15

À en croire les médias et réseaux sociaux russes, le Kazakhstan mériterait une bonne leçon. L'ancienne république soviétique d'Asie centrale et son président, Kassym-Jomart Tokaïev, seraient ingrats, après que Moscou les a soutenus diplomatiquement et même militairement lors des violentes manifestations de janvier dernier, en refusant notamment aujourd'hui d'apporter un soutien clair à la guerre de Vladimir Poutine en Ukraine.
Pas une journée ne se passe sans qu'un site web ou une chaîne Telegram russe se défoule contre le comportement supposé des Kazakhs : vidéos montrant des touristes russes rejetés d'un lieu de vacances du fait du "Z" collé sur les vitres de leur voiture (le "Z" est le symbole utilisé par les troupes russes en Ukraine), récit d'un russophone admonesté dans une boutique pour s'être adressé au vendeur dans la langue de Pouchkine, polémique au sujet des propos de Timur Suleimenov, conseiller pour l'économie du Président, affirmant que son pays n'aidera pas la Russie à contourner les sanctions occidentales…
Des ventes d'armes à l'Ukraine
Dernière polémique en date : le Kazakhstan aurait vendu secrètement des armes soviétiques à l'Ukraine, par l'entremise de la Grande-Bretagne. La chaîne Telegram Rybar, visiblement contrôlée par Evgueni Prigojine, homme d'affaires proche de M. Poutine qui serait notamment le patron de la société militaire privée Wagner, s'est récemment fendue de ces lourdes accusations, produisant de prétendus documents attestant de ces ventes pour le moins mal vues à Moscou. Dès lors, le président Tokaïev a dû se rendre le 20 août à Sotchi, cité balnéaire russe des bords de la mer Noire, pour faire baisser la tension.
M. Tokaïev, qui sait que son pays partage 7 644 kilomètres de frontières avec son grand voisin, est au cœur des inimitiés médiatiques russes. Ses propos du 17 juin, à l'occasion du SPIEF, le Forum économique international de Saint-Pétersbourg, ne passent pas. Là, seul face à Vladimir Poutine sur scène, il a dû répondre à une question piège de la propagandiste en cheffe russe, Margarita Simonian : reconnaîtrez-vous les républiques sécessionnistes ukrainiennes de Donetsk et Louhansk ?
La réponse fut digne du diplomate de carrière qu'est M. Tokaïev (69 ans), toute en nuances et courtoisie. Si le droit à l'autodétermination est mis en pratique dans le monde, a-t-il remarqué, il y aura plus de 600 pays : "Ce sera le chaos. Pour cette raison, nous ne reconnaissons pas Taïwan, le Kosovo, l'Ossétie du Sud ou l'Abkhazie. Et, peut-être, ce principe sera-t-il appliqué aux territoires quasi étatiques que sont, à notre avis, Louhansk et Donetsk."
Des représailles russes ?
Vladimir Poutine n'a pas bronché, tandis que la très influente Margarita Simonian passait à autre chose, n'oubliant pas que son époux, Tigran Keosayan, venait d'être déclaré persona non grata au Kazakhstan pour avoir proféré de méchantes menaces à l'encontre du pays dans son talk-show humoristique.
Quelques jours plus tard, un tribunal russe suspendait pour trente jours les opérations du Caspian Pipeline Consortium (CPC), l'oléoduc qui achemine le brut du gisement de Tenguiz vers les marchés mondiaux (70 % des exportations kazakhes de pétrole). Beaucoup d'observateurs se sont demandé s'il ne s'agissait pas là d'une punition décrétée par le Kremlin. Mais ce n'est pas parce que la sphère médiatique russe s'émeut que cela reflète nécessairement l'humeur du Kremlin.
"Sans doute s'est-il d'abord agi d'envoyer un signal aux actionnaires occidentaux du CPC, dont les majors américaines Chevron et Exxon-Mobil", nous explique un expert russe de l'énergie, généralement très critique à l'égard du régime de M. Poutine. Le président kazakh s'est néanmoins rendu fin août de l'autre côté de la mer Caspienne, en Azerbaïdjan, pour y discuter notamment des possibilités d'exporter une partie de la production du gisement de Tenguiz via les oléoducs du Caucase du Sud.
Une longue tradition de pressions
Si l'on ne dramatise pas ces tensions à Nour-Soultan, la capitale de la République, "on les prend cependant au sérieux. Le Kremlin et les cercles qui tournent autour ont, en ce moment, une fâcheuse tendance à nous presser d'afficher un soutien à leur guerre en Ukraine", nous confie un proche de la présidence kazakhe. Chacun dans le pays se souvient aussi que la pression politique est permanente. Depuis une trentaine d'années, de Moscou, des personnalités de la culture (dont jadis l'écrivain et ancien dissident Alexandre Soljenitsyne) ou de la politique se fendent régulièrement de déclarations pour revendiquer comme "russes" les régions du nord du Kazakhstan.