Klaus Iohannis remporte les présidentielles pour faire de la Roumanie "un pays normal" et droit dans ses bottes européennes

- Publié le 24-11-2019 à 20h35
- Mis à jour le 28-11-2019 à 14h59

Je voulais être un président qui fait de la politique autrement", déclarait Klaus Iohannis mardi dernier, lors d'un débat avec plusieurs journalistes, politologues et étudiants à l'Ecole nationale d'études politiques et administratives, à Bucarest. Membre de la minorité des Saxons de Transylvanie, protestant dans un pays orthodoxe, taciturne dans un monde politique du scandale, adepte de la discrétion au royaume du reality show politique, cet homme au sourire éclatant est parvenu à faire de ses différences une force. Ou peut-être ses différences étaient-elles ce à quoi les Roumains aspiraient, après des décennies de cirque politique et de déceptions, face à une transition post-communiste qui n'en finit plus.
Elu président une première fois en 2014, le pro-européen Klaus Iohannis (centre-droit) était donné gagnant des présidentielles dimanche, avec 66,5 % des voix contre 33,5 % pour la sociale-démocrate Viorica Dancila, selon les sondages de sortie des urnes. Sa promesse : faire de la Roumanie un "pays normal", débarrassé de ses démons du passé, de la corruption et du Parti social-démocrate (PSD), perçu comme un vestige du communisme par ses détracteurs. "La Roumanie moderne, la Roumanie européenne, la Roumanie normale a gagné aujourd'hui", a-t-il déclaré dimanche.
Un autre genre de politicien
S'il était annoncé, ce succès semble étonnant pour un homme qui n'a rien d'un politicien traditionnel. "C'est un allemand ethnique typique, retenu, introverti, méthodique", affirme le politologue Cristian Pirvulescu. "Il est très rigoureux, il peut sembler froid, ou moins explosif que le reste des politiciens. Mais c'est une qualité, dans un espace politique si… bouillant", estime Dan Mihalache, ambassadeur de la Roumanie au Royaume-Uni. "C'est une personne stricte, mais correcte et droite. La vie publique en Roumanie a besoin de discipline", renchérit l'eurodéputé Sigfried Muresan, vice-président du Parti populaire européen (PPE).
De la physique à la politique
Ce professeur de physique aurait d'ailleurs atterri en politique "par hasard", il y a une vingtaine d'années. En 2000, c'est avec ces mots que Klaus Iohannis, alors candidat du Forum démocratique des Allemands de Roumanie (FDGR), a lui-même décrit son élection surprise à la mairie de Sibiu, sa ville natale, face au social-démocrate Ioan Cindrea. "Il a obtenu 69 % des voix dans une ville de 165 000 habitants, dont moins de 2000 Allemands", souligne Paul-Jurgen Porr, président du FDGR. Inspecteur scolaire général, nouveau venu en politique, M. Iohannis était l'homme que personne n'attendait, pas même le FDGR – qui, pour l'anecdote, n'avait pas prévu sur ses listes un nombre suffisant de candidats aux postes de conseillers, à la hauteur du succès remporté par Klaus Iohannis.
Le "miracle" de Sibiu
"Mais sa candidature a été perçue comme celle d'un indépendant, à une époque de chaos politique et de problèmes sociaux. Il était une alternative aux partis traditionnels", explique M. Pirvulescu. Le maire par défaut a fini par devenir le héros de Sibiu, remportant trois autres mandats avec une majorité écrasante (88,7 %, 83,2 %, 77,89 %). "Je lui disais en riant que seul Fidel Castro pouvait bénéficier de tels résultats, c'est suspect pour la démocratie", se souvient M. Porr. Son secret ? En 14 ans, M. Iohannis a rénové les infrastructures, renfloué le budget en récupérant les dettes de certaines entreprises, attiré des investisseurs étrangers, redonné un coup de fouet à l'industrie, modernisé l'aéroport…
"Il a dirigé Sibiu de manière ouverte, inclusive, comme symbole d'une Roumanie européenne et intégrée", rappelle aussi l'eurodéputé Sigfried Muresan, vice-président du Parti populaire européen. Sibiu "une ville grise de province qui s'effondrait", selon les souvenirs de M. Porr, est devenue en 2007 capitale culturelle européenne, attirant ainsi plus d'un million de touristes, apogée du "miracle" signé Iohannis. Une transformation dont il fera sa carte de visite de politicien. Klaus Iohannis compte ses mots, mais se veut un homme de parole.
Cible d'une campagne "misérable"
Devenu membre et aussitôt vice-président du Parti national libéral (PNL, centre-droit) en 2013, Klaus Iohannis s'est engagé dans la course à la présidentielle un an plus tard. Et l'histoire s'est répétée. Victor Ponta, candidat social-démocrate et Premier ministre, ne s'est pas inquiété de l'arrivée de cet "ovni" politique, cible facile. M.Iohannis a été dénoncé comme "l'homme qui a six maisons" dans Sibiu et accusé d'en être devenu propriétaire de manière illégale, une affaire qui s'inscrit dans le problème des expropriations et de la rétrocession des biens expropriés après la chute du communisme. Plus tard, en 2015, Rise project dévoilera une investigation sur "la falsification" qui l'a "rendu riche" et, en 2017, la justice lui retirera une des propriétés.
Mais les sociaux-démocrates sont allés trop loin. Et ont attaqué "l'étranger", le "protestant", "celui qui n'a pas été capable d'avoir des enfants" – alors que lui et sa femme, Carmen, ont longtemps essayé d'en avoir. Certains l'ont qualifié de "nazi". D'autres l'ont accusé d'avoir "vendu des orphelins aux étrangers". "La campagne de 2014 a été misérable, inimaginable, c'était inimaginable", soupire M. Porr. "On ne dirait pas, mais M. Iohannis est un homme sensible. C'était très blessant".

Mobilisation pour Iohannis en 2014
Pas que pour lui d'ailleurs. "Une grande partie de l'électorat urbain et de Transylvanie s'est sentie insultée et a réagi avec véhémence", note M. Pirvulescu. A cela, se sont ajoutées les images des files devant les bureaux de vote de la diaspora, généralement pro-libérale et proeuropéenne, d'aucuns suspectant le PSD d'avoir essayé de l'empêcher de voter. Résultat : Klaus Iohannis, qui avait obtenu 30,4% des voix contre 40,3% pour M. Ponta, a créé à nouveau la surprise, devenant président avec 54,4 % des voix en 2014.
"En 2014, c'est M. Ponta qui a perdu. Ce n'est pas M. Iohannis qui a gagné", note M. Pirvulescu. Même si les citoyens "ont aussi voté avec l'espoir que la Roumanie deviendra Sibiu". Et de nouveau, pour une alternative. Une image que M. Iohannis cultivera durant son premier mandat, marqué par un bras de fer avec le gouvernement de gauche populiste, au pouvoir de 2017 à 2019. Le président a utilisé tous les leviers pour bloquer les réformes de la justice du PSD, dénoncées dans la rue par des milliers de Roumains et sévèrement critiquées par l'UE. Tandis qu'au niveau international, M. Iohannis a contrecarré, le discours nationaliste et eurosceptique du gouvernement.

Ennemi déclaré du PSD
Dans la presse, les sociaux-démocrates - aucun des leurs membres que nous avons contactés n'a accepté de nous parler - dénoncent un président qui n'a pas été "celui de tous les Roumains", qui a "divisé" le pays avec son "hostilité anti-PSD". Ils mettent en garde les citoyens contre ce politicien de droite qui pourrait "leur prendre les derniers sous qu'ils ont pour manger ou acheter des médicaments" – selon la campagne de Viorica Dancila.
Récemment, M. Iohannis a été fort critiqué, et pas que dans le camp du PSD, pour avoir refusé de débattre avec Mme Dancila, un geste perçu comme arrogant.
Reste que "l'Allemand" s'est imposé à nouveau. Sans doute son adversaire controversée Viorica Dancila a-t-elle agi comme repoussoir d'une partie de l'électorat du PSD et comme catalyseur de l'opposition. Sans doute aussi, certains ont-ils moins voté pour ce politicien à l'allure un peu austère que pour ce qu'il est censé incarner : la lutte contre la corruption, la défense de l'état de droit, le respect des libertés et le développement économique. Soit le choix d'une Roumanie enfin droite dans ses bottes européennes.