Svetlana Tikhanovskaïa : "Je regrette que M. Poutine ait choisi de se ranger du côté d'un dictateur plutôt que du côté du peuple !"
Svetlana Tikhanovskaïa, leader de l'opposition biélorusse, se rend à Bruxelles ce lundi pour y rencontrer différents représentants des institutions européennes. Elle nous a accordé une interview.
- Publié le 20-09-2020 à 17h53
- Mis à jour le 20-09-2020 à 17h54

Quel est l'objet de votre visite ?
Je vais rencontrer des membres du Parlement européen et participer à une réunion des vingt-sept ministres des Affaires étrangères. Je veux leur remettre un document sur lequel nous travaillons depuis le 1er septembre, la "liste Taraikovsky", du nom du jeune homme qui a été tué par la police le 9 août, pendant la grande manifestation qui a suivi la présidentielle. Cette liste contient les noms des policiers, des militaires qui ont commis des actes criminels. C'est le résultat d'une enquête menée sur le terrain, nous n'accusons pas sans preuves. Nous la publierons dans quelques jours. Mais je crains que cette liste n'ait jamais de fin…
Pourtant, les Vingt-sept n'arrivent pas à s'accorder sur les sanctions, bloquées par Chypre…
Toute aide est la bienvenue mais, évidemment, chaque pays est libre de ne pas nous soutenir. La question des sanctions est essentielle pour nous : nous voulons que les responsables des violences soient privés de visa et que leurs avoirs à l'étranger soient gelés. Il faut que tous les gens qui contribuent aux violences comprennent qu'ils violent les droits de l'homme. Nous avons déjà obtenu le soutien du Parlement européen, qui a voté une résolution (jeudi dernier, NdlR) dans laquelle il souligne qu'il " ne reconnaîtra pas Alexandre Loukachenko en tant que président de Biélorussie à l'expiration de son mandat actuel" .
Votre plus grand soutien au sein de l'Union européenne vient de Varsovie. N'est-ce pas paradoxal, alors que la Commission européenne s'inquiète des violations faites à l'état de droit en Pologne ?
Nous avons effectivement une excellente relation avec la Pologne, dont le gouvernement nous a apporté une aide précieuse. C'est un pays avec lequel nous avons une histoire et une expérience communes. Les Polonais comprennent les Biélorusses et veulent nous aider à amorcer la transition démocratique. Je comprends les critiques qui sont faites à l'égard de la Pologne mais, de mon point de vue, en tant que Biélorusse qui a vécu sous ce régime (d'Alexandre Loukachenko, NdlR), la Pologne me semble un pays merveilleux, où le Président respecte et écoute son peuple. Samedi encore, des centaines de femmes ont été brutalisées et arrêtées alors qu'elles manifestaient pacifiquement à Minsk.
Vous semblez pencher du côté de l'Union européenne plutôt que de la Russie. N'est-ce pas un pari risqué, à long terme ?
La Russie, c'est un pays qui a une grande importance pour les Biélorusses. C'est le pays où vivent nos amis, nos familles ; nous avons des liens très forts avec les Russes. Je regrette que M. Poutine ait choisi de se ranger du côté d'un dictateur plutôt que du côté du peuple ! Mais je suis sûre que cela va changer, parce que je ne vois pas l'avenir de la Biélorussie avec Loukachenko à sa tête.
Mais, j'insiste, c'est une question de politique intérieure, et nous demandons que la souveraineté de notre nation soit respectée. Si nous avons besoin d'aide, notamment pour défendre les droits de l'homme et documenter les atrocités commises par le régime biélorusse, elle sera la bienvenue. Peu importe qu'elle vienne de l'Est ou de l'Ouest, tant que nos droits et notre souveraineté sont respectés.
Nous n'avons pas d'exigences, seulement des attentes. À tous les gouvernements qui souhaiteraient nous aider, nous leur demandons de ne pas reconnaître la victoire de Loukachenko, ni maintenant ni après le 5 novembre, la date de la fin de son mandat. De reconnaître la légitimité du Conseil de coordination, de se mobiliser pour que les prisonniers politiques, les journalistes, les blogueurs, les manifestants soient libérés. Et, enfin, d'envoyer des observateurs indépendants en Biélorussie, qui pourront rendre compte de ce qui s'y passe.
À Minsk, le régime a durement frappé le Conseil de coordination, que vous avez créé pour amorcer la transition démocratique. Cette institution a-t-elle encore un avenir, alors que presque tous les membres du présidium ont été emprisonnés ou forcés à l'exil ?
Bien sûr ! Ces arrestations ne signifient pas que le Conseil de coordination a cessé de fonctionner. Le Conseil est toujours actif, et il le restera : c'est la seule institution qui a le pouvoir et la légitimité d'assurer la transition démocratique, et de travailler à la tenue d'une nouvelle élection présidentielle. Mais, effectivement, nous sommes en train de réfléchir à sa réorganisation.
Il ne faut pas oublier que, outre les sept membres du présidium, dont aujourd'hui deux seulement sont en liberté et en Biélorussie - l'écrivaine Svetlana Alexievitch et le leader syndical Sergeï Dilevski, qui vient d'être libéré -, le Conseil peut compter sur 70 représentants de la société civile. Ce sont eux qui sont la voix du peuple biélorusse, ce sont eux que les Biélorusses écoutent et vers qui ils peuvent se tourner. Le Conseil est une plate-forme pour la démocratie, et son organisation est horizontale, il n'y a pas de leader. C'est un miroir de ce qui se passe dans la rue : les manifestations sont organisées par le peuple et pour le peuple, les gens savent ce qu'ils veulent.